Band 
Tome premier.
Seite
553
JPEG-Download
 

HERACLIUS, ACTE II, SCENE VI.

J’aimais, vous le savez, et mon cœur enflamméTrouve enfin une sœur dedans l’objet aimé F.

Je perds une maîtresse en gagnant un empire :

Mon amour en murmure, et mon cœur en soupire;Et de mille pensers mon esprit agitéParaît enseveli dans la stupidité.

Il est temps d’en sortir, l’honneur nous le commande.Il faut donner un chef à votre illustre bande 1 2 :

Allez, brave Exupère, allez, je vous rejoins;

Souffrez que je lui parle un moment sans témoins.Disposez cependant vos amis à bien faire ;

Surtout sauvons le fils en immolant le père :

Il n’eut rien du tyran qu’un peu de mauvais sang 3 4 ,Dont la dernière guerre a trop purgé son flanc.

EXUPÈRE.

Nous vous rendons, seigneur, entière obéissance,

Et vous allons attendre avec impatience.

SCÈNE VI.

MARTIAN, LÉONTINE, EUDOXE.

MARTIAN.

Madame, pour laisser toute sa dignitéA ce dernier effort de générosité 4,

Je crois que les raisons que vous m’avez donnéesM’en ont seules caché le secret tant d’années.D’autres soupçonneraient qu’un peu d’ambition,

Du prince Martian voyant la passion,

Pour lui voir sur le trône élever votre fille,

Aurait voulu laisser l’empire en sa famille,

Et me faire trouver un tel destin bien doux

1 On a déjà vu qu’il n’aimait guère. Tous les mouvements ducœur sont étouffés jusqu’ici dans cette pièce sous le fardeaud’une intrigue difficile à débrouiller. Il n’était guère possiblequ’au seul Corneille de soutenir l’attention du spectateur, etd’exciter un grand intérêt dans la discussion embrouillée d’unsujet si compliqué et si obscur ; mais malheureusement ce Mar-tian s’explique d’une manière si froide, si sèche, et en si mau-vais vers, qu’il ne peut faire aucune impression. (V.)

2 Vne bande ne se dit que des voleurs. (V.)

3 L’erreur où l’on a été longtemps qu’on se fait tirer sonmauvais sang par une saignée, a produit cette fausse allégorie.Elle se trouve employée dans la tragédie d’Andronic :

Quand j’ai du mauvais sang, je me le fais tirer.

Et on prétend qu’en effet Philippe II avait fait cette réponse àceux qui demandaient la grâce de don Carlos. Dans presquetoutes les anciennes tragédies, il est toujours question de se dé-faire d 'un peu de mauvais sang. Mais le grand défaut de cettescène est qu’elle ne produit aucun des mouvements tragiquesqu’elle semblait promettre. (V.)

4 Ce discours de Martian est encore trop obscur par l’expres-

sion. La dignité d'un effort, et les raisons qui ont caché tantd’années le secret d’un effort, sont bien loin de faire une phrasenette. L’esprit est tendu continuellement, non-seulement pourcomprendre l'intrigue, mais souvent pour comprendre le sensdes vers. fV.)

Dans l’éternelle erreur d’être sorti de vous :

Mais je tiendrais à crime une telle pensée cJe me plains seulement d’une ardeur insensée,

D’un détestable amour que pour ma propre sœurVous-même vous avez allumé dans mon cœur.

Quel dessein faisiez-vous sur cet aveugle inceste 2 ?

LÉONTINE.

Je vous aurais tout dit avant ce nœud funeste ;

Et je le craignais peu, trop sûre que Phocas,

Ayant d’autres desseins, ne le souffrirait pas 3 .

Je voulais donc, seigneur, qu’une flamme si bellePortât votre courage aux vertus dignes d’elle 4,

Et que votre valeur l’ayant su mériter,

Le refus du tyran vous pût mieux irriter.

Vous n’avez pas rendu mon espérance vaine :

J’ai vu dans votre amour une source de haine ;

Et j’ose dire encor qu’un bras si renommé 5Peut-être aurait moins fait si le cœur n’eût aimé.

1 Tenir à crime n’est pas français. (V.)

2 Cela n’est pas français ; il veut dire : qu'attendiez-vous dupéril où vous me mettiez de commettre un inceste? quel pro-jet formiez-vous sur cet inceste? Mais on ne peut dire faireun dessein; on dit bien: concevoir, former un dessein; mondessein est d’aller, j’ai le dessein d'aller, etc. ; mais non pas:je fais un dessein sur vous. Rticine a dit :

Les grands desseins de Dieu sur son peuple et sur vous,mais non pas :

Les desseins que Dieu fit sur son peuple et sur vous.

De plus, on a des desseins sur quelqu’un, mais on n’a pointde desseins sur quelque chose; on ne fait point des desseins,on fait des projets. Ces règles paraissent étranges au premiercoup d’œil, et ne le sont point. Il y a de la différence entre des-sein et projet : un projet est médité et arrêté; ainsi on fait onprojet; dessein donne un idée plus vague; voilà pourquoi ondit qu’^/i général fait un projet de campagne, et non pas undessein de campagne. Ce même embarras, cette môme énigmecontinue toujours. Martian fait des objections à Léontine; il neparle de son inceste que pour demander à cette femme queldessein elle fesait sur cet inceste. (V.)

3 Pouvait-elle être sûre que Phocas s’opposerait à cet amour?Elle ne donne ici qu’une défaite; et tout cela n’a rien de tragi-que, rien de naturel. (V.)

4 La réponse de Léontine ne peut qu’inspirer beaucoup dedéliance à Martian, qui se croit Héraclius : Je voulais vousrendre amoureux de votre sœur, afin de vous inspirer Var-deur de venger votre père. Ce discours subtil doit indignerMartian; il doit répondre : N’aviez-vous pas d’autres moyens,il’êtes-vous pas une très-méchante et très-imprudente femme,d’avoir pris le parti de m’exposer à être incestueux? nevalait-il pas mieux m’apprendre ma nuissance? Sur quoipensez-vous que le motif de venger mon père ne m’eût passuffi? fallait-il que je fusse amoureux de ma sœur pourfaire mon devoir? Comment voulez-vous que je croie la mau-vaise raison que vous m’alléguez? (V.)

5 Un bras renommé ! (Y.) — En poésie, tout ce qui se peutdire d’une personne peut se dire également de son bras, quiest pris alors pour la personne même : bras renommé n’a doncrien de vicieux; c’est, au contraire, une de ces ligures aux-quelles ont est tellement accoutumé par l’usage, qu’on ne lesremarque plus. (P.)