555
HÉRACLIUS, ACTE IIT, SCÈNE I.
Tâchons, sans plus tarder, à revoir Exupère,
Pour prendre en ce désordre un conseil salutaire.
ACTE TROISIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE \
MARTIAN, PULCHÉRIE.
MARTIA-N.
Je veux bien l’avouer, madame, car mon cœurA de la peine encore à vous nommer ma sœur,
Quand, malgré ma fortune à vos pieds abaissée,J’osai jusques à vous élever ma pensée,
Plus plein d’étonnement que de timidité,J’interrogeais ce cœur sur sa témérité ;
Et dans ses mouvements, pour secrète réponse,
Je sentais quelque chose au-dessus de Léonce,
Dont, malgré ma raison, l’impérieux effortEmportait mes désirs au delà de mon sort.
PULCHÉRIE.
Moi-même assez souvent j’ai senti dans mon âmeMa naissance en secret me reprocher ma flamme.Mais quoi! l’impératrice, àquijedois lejour,
Avait innocemment fait naître cet amour :J’approchais de quinze ans, alors qu’empoisonnée 2Pour avoir contredit mon indigne hyménée,
Elle mêla ces mots à ses derniers soupirs :
« Le tyran veut surprendre ou forcer vos désirs,
« Ma fille, et sa fureur à son fils vous destine;
« Mais prenez un époux des mains de Léontine :
« Elle garde un trésor qui vous sera bien cher. »
Cet ordre en sa faveur me sut si bien toucher,
Qu'au lieu de la haïr d’avoir livré mon frèreJ’en tins le bruit pour faux, elle me devint chère;
Et confondant ces mots de trésor et d’époux,
Je crus les bien entendre, expliquant tout de vous.J’opposais de la sorte à ma fière naissance
curiosité est grand, c’est qu’il y a dans cette tragédie de très-beaux morceaux qui enlèvent le suffrage des spectateurs. L’in-struction de la jeunesse exige que les beautés et les défautssoient remarqués. (Y.)
1 La première scène de ce troisième acte a la même obscuritéque tout ce qui précède; et par conséquent, le jeu des passions,les mouvements du cœur, ne peuvent encore se déployer ; riende terrible, rien de tragique, rien de tendre; tout se passe enéclaircissements, en réflexions, en subtilités, en énigmes ; maisl’intérêt de curiosité soutient la pièce. (V.)
2 Voilà encore une nouvelle préparation, une nouvelle avant-scène. On n’apprend qu’au troisième acte que la mère de Pul-chérie a été empoisonnée; on apprend encore qu’elle a dit queLéontine gardait un trésor pour la princesse. Tous ces écha-fauds doivent être posés au premier acte, autant qu’on le peut,afin que l’esprit n’ait plus à s’occuper que de l’action. (Y.)
Les favorables lois de mon obéissance 1 ;
Et je m’imputais même à trop de vanitéDe trouver entre nous quelque inégalité.
La race de Léonce étant patricienne,
L’éclat de vos vertus l’égalait à la mienne ;
Et je me laissais dire en mes douces erreurs :
« C’est de pareils héros qu’on fait les empereurs,
« Tu peux bien sans rougir aimer un grand courage« A qui le monde entier peut rendre un juste homma-J’écoutais sans dédain ce qui m’autorisait : [ge. »
L’amour pensait le dire, et le sang le disait ;
Et de ma passion la flatteuse impostureS’emparait dans mon cœur des droits de la nature.
MARTIAN.
Ah ! ma sœur! puisque enfin mon destin éclairciVeut que je m’accoutume à vous nommer ainsi,Qu’aisément l’amitié jusqu’à l’amour nous mène!C’est un penchant si doux qu’on y tombe sans peine 2 ;Mais quand il faut changer l’amour en amitié,
Que l’âme qui s’y force est digne de pitié!
Et qu’on doit plaindre un cœur qui, n’osant s’en dé-Se laisse déchirer avant que de se rendre ! [fendre,Ainsi donc la nature à l’espoir le plus douxFait succéder l’horreur, et l’horreur d’être à vous !
Ce que je suis m’arrache à ce que j’aimais d’être !
Ah ! s’il m’était permis de ne me pas connaître,
Qu’un si charmant abus serait à préférerA l’âpre vérité qui vient de m’éclairer!
PULCHÉRIE.
J’eus pour vous trop d’amour pour ignorer ses forces.Je sais quelle amertume aigrit de tels divorces 3 ;
Et la haine à mon gré les fait plus doucementQue quand il faut aimer, mais aimer autrement 4.
J’ai senti comme vous une douleur bien vive
1 Tous ces raisonnements subtils sur l’amour et sur la forcedu sang, auxquels Marlian répond aussi par des réflexions, sontd’ordinaire l’opposé du tragique. Les subtilités ingénieusesamusent l’esprit dans un livre, et encore très-rarement ; maistout ce qui n’est point sentiment, passion, pitié, terreur, estfroideur au théâtre. Qu’est-ce que c’est qu’une fière naissanceet les lois d’une obéissance ? (Y.)
2 On ne tombe point dans un penchant. Toujours des expres-sions impropres. (Y.)
3 On aigrit des douleurs, des ressentiments, des soupçonsmême. Racine a dit avec son élégance ordinaire :
La douleur est injuste, et toutes les raisonsQui ne la flattent point aigrissent ses soupçons.
Mais on n’a jamais aigri une séparation ; et une sœur qui nepeut épouser son frère ne fait point un divorce. (V.)
4 Les maximes, les sentences, au moins doivent être claires ;celle-ci n’est ni claire, ni convenable, ni vraie. Il est faux qu’ilsoit plus agréable d’être obligé de passer de l’amour à la haine,que de l’amour à l’amitié. Corneille est tombé si souvent dansce défaut, qu’il est inutile d’en examiner la source. Cette habi-tude de faire raisonner ses personnages avec subtilité n’est pasle fruit du génie. Le génie peint à grands traits, invente tou-