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Tome premier.
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HÉRACLIUS, ACTE III, SCÈNE I.

En brisant les beaux fers qui me tenaient captive ' ;Mais j’en condamnerais le plus doux souvenirS’il avait à mon cœur coûté plus d’un soupir.

Ce grand coup m’a surprise, et ne m’a point troublée;Mon âme l’a reçu sans en être accablée;

Et comme tous mes feux n’avaient rien que de saint,L’honneur les alluma, le devoir les éteint.

Je ne vois plus d’amant où je rencontre un frère ;L’un ne peut me toucher, ni l’autre me déplaire ;

Et je tiendrai toujours mon bonheur infini,

Si les miens sont vengés, et le tyran puni.

Vous, que va sur le trône élever la naissance,Régnez sur votre cœur avant que sur Byzance ;

Et, domptant comme moi ce dangereux mutin 2 ,Commencez à répondre à ce noble destin.

MARTIAN.

Ah ! vous fûtes toujours l’illustre Pulchérie,

En fille d’empereur dès le berceau nourrie ;

Et ce grand nom sans peine a pu vous enseignerComment dessus vous-même il vous fallait régner 3 ;Mais pour moi, qui, caché sous une autre aventure,D’une âme plus commune ai pris quelque teinture,

Il n’est pas merveilleux si ce que je me crusMêle un peu de Léonce au cœur d’Héraclius.

A mes confus regrets soyez donc moins sévère :

C’est Léonce qui parle, et non pas votre frère4;

Mais si l’un parle mal, l’autre va bien agir 5 ,

jours les'situations frappantes, porte la terreur dans l’àme, ex-cite les grandes passions, et dédaigne tous les petits moyens;tel est Corneille dans le cinquième acte de liodogune , dans desscènes des Horaces, de Cinna, de Pompée. Le génie n’est pointsubtil et raisonneur : c’est ce qu’on appelle esprit qui courtaprès les pensées, les sentences, les antithèses, les réflexions,les contestations ingénieuses. Toutes les pièces de Corneille,et surtout les dernières, sont infectées de ce grand défaut,qui refroidit tout. L’esprit dans Corneille, comme dans le grandnombre de nos écrivains modernes, est ce qui perd la littéra-ture : ce sont les traits de génie de ce grand homme qui seulsont fait sa gloire et montré l’art. Je ne sais pourquoi on s’estplu à répéter que Corneille avait plus de génie, et Racineplus d’esprit ; il fallait dire que Racine avait beaucoup plus degoût, et autant de génie, ün homme avec du talent et un goûtsûr ne fera jamais de lourdes chutes en aucun genre. (V.)

1 De beaux fers! et on reproche à Racine d’avoir parlé d’a-mour ! Mais on ne trouve chez lui ni beaux fers ni beaux feux ;ce n’est que dans sa faible tragédie d 'Alexandre, où il voulaitimiter Corneille, qu’il fait dire à Ëphestion :

Fidèle confident du beau feu de mon maître. (V.)

2 Ce dangereux mutin est une expression qui ne convientque dans une épigramme. (V.)

3 Un grand nom qui enseigne comment il faut régner dessussoi-même! Martian caché sous une aventure, et qui a pris lateinture d’une âme commune! que d’incorrection ! que de né-gligence ! quel mauvais style ! (V.)

4 Ce trait prouve encore la vérité de ce qu’on a dit, qu’oncourait alors après les tours ingénieux et recherchés. (V.)

5 Cela confirme encore la preuve que le mauvais goût étaitdominant et que Corneille, malgré la solidité de son esprit,

Et l’un ni l’autre enfin ne vous fera rougir.

Je vais des conjurés embrasser l’entreprise,Puisqu’une âme si haute à frapper m’autorise,

Et tient que, pour répandre un si coupable sang,L’assassinat est noble et digne de mon rang 1 .Pourrai-je cependant vous faire une prière?

PULCHÉRIE.

Prenez sur Pulchérie une puissance entière.

MARTIAN.

Puisqu’un amant si cher ne peut plus être à vous 2 ,Ni vous, mettre l’empire en la main d’un époux,Épousez Martian comme un autre moi-même 3 ;

Ne pouvant être à moi, soyez à ce que j’aime.

PULCHÉRIE.

Ne pouvant être à vous, je pourrais justementVouloir n’être à personne, et fuir tout autre amant ;Mais on pourrait nommer cette fermeté d’âmeUn reste mal éteint d’incestueuse flamme 4.

Afin donc qu’à ce choix j’ose tout accorder,

Soyez mon empereur pour me le commander.Martian vaut beaucoup, sa personne m’est chère ;Mais purgez sa vertu des crimes de son père,

Et donnez à mes feux pour légitime objetDans le fils du tyran votre premier sujet.

MARTIAN.

Vous le voyez, j’y cours; mais enfin, s’il arriveQue l’issue en devienne ou funeste ou tardive,

Votre perte est jurée; et d’ailleurs nos amisAu tyran immolé voudront joindre ce fils.

Sauvez d’un tel péril et sa vie et la vôtre ;

Par cet heureux hymen conservez l’un et l’autre ;Garantissez ma sœur des fureurs de Phocas,

Et mon ami de suivre un tel père au trépas.

Faites qu’en ce grand jour la troupe d’ExupèreDans un sang odieux respecte mon beau-frère ;

Et donnez au tyran, qui n’en pourra jouir,

était trop asservi à ce malheureux usage : il y a même du comi-que dans ces oppositions de Léonce avec Martian ; et ce jeu deLéonce qui parle, avec Martian qui agit, ressemble à l’Amphi-tryon qui rejette sur l’époux d’Alcmène les torls reprochés àl’amant d’Alcmène. Ces artifices réussissent beaucoup plus dansle comique, et sont puérils dans la tragédie. (V.)

1 Pulchérie n’a point dit cela : on peut hasarder que l’assas-sinat est peut-être pardonnable contre un assassin ; mais quel’assassinat soit digne du rang suprême, c’est une de ces idéesmonstrueuses qui révolteraient, si leur extrême ridicule ne lesrendait sans conséquence. (V.)

2 Ce vous se rapporte à peut , et est un solécisme; mais, en-core une fois, cette froide dissertation sur l’inceste est pire quedes solécismes. (V.)

3 Remarquez toujours que celte combinaison ingénieuse d’in-cestes, cette ignorance où chacun est de son état, peuventexciter l’attention, mais jamais aucun trouble, aucune terreur.(V.)

4 Toute cette scène est une discussion qui n’a rien de la vraietragédie. Pulchérie craint qu’on ne nomme a fermeté d’âmereste d’inceste. (V.)