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HÉRACLIÜS, ACTE III, SCÈNE III.
Bon sujet, meilleur prince ; et ma vie et ma mortRempliront dignement et l’un et l’autre sort.
La mort n’a rien d’affreux pour une âme bien née :
A mes côtés pour toi je l’ai cent fois traînée 1 ;
Et mon dernier exploit contre tes ennemisFut d’arrêter son bras qui tombait sur ton fils.PHOCAS.
Tu prends pour me toucher un mauvais artifice 2 :Héraclius n’eut point de part à ce service ;
J’en ai payé Léonce, à qui seul était dûL’inestimable honneur de me l’avoir rendu.
Mais, sous des noms divers à soi-même contraire,Qui conserva le fils attente sur le père ;
Et se désavouant d’un aveugle secours 3 * ,
Sitôt qu’il se connaît il en veut à mes jours.
Je te devais sa vie, et je me dois justice.
Léonce est effacé par le fils de Maurice.
Contre un tel attentat rien n’est à balancer,
Et je saurai punir comme récompenser.
MARTIAN.
Je sais trop qu’un tyran est sans reconnaissancePour en avoir conçu la honteuse espérance ;
Et suis trop au-dessus de cette indignitéPour te vouloir piquer de générosité.
Que ferais-tu pour moi de me laisser la vie 4,
Si pour moi sans le trône elle n’est qu’infamie?"Héraclius vivrait pour te faire la cour !
Rends-lui, rends-lui son sceptre, ou prive-le du jour.Pour ton propre intérêt sois juge incorruptible 5 :
Ta vie avec la mienne est trop incompatible ;
Un si grand ennemi ne peut être gagné,
Et je te punirais de m’avoir épargné.
Si de ton fils sauvé j’ai rappelé l’image,
J’ai voulu de Léonce étaler le courage,
Afin qu’en le voyant tu ne doutasses plusJusques où doit aller celui d’Héraclius.
Je me tiens plus heureux de périr en monarque,
Que de vivre en éclat sans en porter la marque 6 ;
Et puisque, pour jouir d’un si glorieux sort,
Je n’ai que ce moment qu’on destine à ma mort,
Je la rendrai si belle et si digne d’envie,
Que ce moment vaudra la plus illustre vie.
M’y faisant donc conduire, assure ton pouvoir,
1 On voit la mort, on l’affronte, on la brave ; on ne la traînepas. (V.)
2 On ne prend point un àrtilice ; c’est un barbarisme. (V.)
3 Cela n’est pas français : on désavoue un secours qu’on adonné, on dément sa conduite, on se rétracte, etc. ; mais on nese désavoue pas : désavouer n’est point un verbe réciproque,et n’admet point le de. (V.)
J C’est un solécisme; il faut : en me laissant la vie. (V.)
5 Incorruptible n’est pas le mot propre; c’est inexorable.
(V.)
6 Toujours monarque et marque. On ne dit' pas vivre enéclat , encore moins porter la marque. (Y.)
Et délivre mes yeux de l’horreur de te voir.
PHOCAS.
Nous verrons la vertu de cette âme hautaine.
Faites-le retirer en la chambre prochaine,
Crispe'; et qu’on me l’y garde, attendant que mon choix 1Pour punir son forfait vous donne d’autres lois.
martian , àPulchérie.
Adieu, madame, adieu, je n’ai pu davantage.
Ma mort vous va laisser encor dans l’esclavage :
Le ciel par d’autres mains vous en daigne affranchir !
SCÈNE III.
PHOCAS, PULCHÉRIE, EXUPÈRE,AMINTAS.
PHOCAS.
Et toi, n’espère pas désormais me fléchir.
Jetiens Héraclius, et n’ai plus rien à craindre,
Plus lieu de te flatter, plus lieu de me contraindre.
Ce frère et ton espoir vont entrer au cercueil,
Et j’abattrai d’un coup sa tête et ton orgueil.
Mais ne te contrains point dans ces rudes alarmes ;Laisse aller tes soupirs, laisse couler tes larmes 2 .
PULCHÉ1UE.
Moi, pleurer ! moi, gémir, tyran ! J’aurais pleuréSi quelques lâchetés l’avaient déshonoré,
S’il n’eût pas emporté sa gloire tout entière,
S’il m’avait fait rougir par la moindre prière,
Si quelque infâme espoir qu’on lui dût pardonnerEût mérité la mort que tu lui vas donner.
Sa vertu jusqu’au bout ne s’est point démentie.
Il n’a point pris le ciel ni le sort à partie,
Point querellé le bras qui fait ces lâches coups 3 ,Point daigné contre lui perdre un juste courroux ASans te nommer ingrat, sans trop le nommer traître,De tous deux, de soi-même il s’est montré le maître;Et dans cette surprise il a bien su courir
1 Attendant que mon choix ; ce n’est pas là le mol propre,il veut dire en attendant que j’en dispose, en attendant que toutsoit éclairci ; du reste on sent assez que cette scène est grandeet pathétique. Il est vrai que Pulchérie y joue un rôle désagréa-ble ; elle n’a pas un mot à placer. Il faut, autant qu’on le peut,qu’un personnage principal ne devienne pas inutile dans la scènela plus intéressante pour lui. (V.)
2 Expression qui n’est ni noble ni juste. Des soupirs ne vontpoint. Ce qui est moins noble encore, c’est l’insulte ironiquefaite inutilement à une femme parun empereur. Un tyran peutêtre représenté perfide, cruel, sanguinaire, mais jamais bas ;il y a toujours de la lâcheté à insulter une femme, surtoutquand on est son maître absolu. (Y.)
3 On ne fait point des coups ; on dit, dans le style familier,faire un mauvais coup, mais jamais faire des coups ; on ne que-relle point un bras. et il n’y a ici nul bras qui ait fait un coup.Tout le reste du discours de Pulchérie serait d’une grandebeauté, s’il était mieux écrit. (V.)
4 Point daigné perdre un juste courroux contre un bras ! (V.)