HERACLIUS, ACTE III, SCENE II.
Quelques moments de joie afin de l'éblouir.
PULCHÉRIE.
Mais durant ces moments, unie à sa famille,
Il deviendra mon père, et je serai sa fille;
J e lui devrai respect, amour, fidélité ;
Ma haine n’aura plus d’impétuosité ;
Et tous mes vœux pour vous seront mois et timidesQuand mes vœux contre lui seront des parricides.Outre que le succès est encore à douter 1 ,
Que l’on peut vous trahir, qu’il peut vous résister,
Si vous y succombez, pourrai-je me dédireD’avoir porté chez lui les titres de l’empire?
Ah ! combien ces moments de quoi vous me flattezAlors pour mon supplice auraient d’éternités 2 !Votre haine voit peu l’erreur de sa tendresse;
Comme elle vient de naître, elle n’est que faiblesse :La mienne a plus de force, et les yeux mieux ouverts ;Et, se dût avec moi perdre tout l’univers,
Jamais un seul moment, quoi que l’on puisse faire,Le tyran n’aura droit de me traiter de père.
Je ne refuse au fils ni mon cœur ni ma foi :
Vous l’aimez, je l’estime, il est digne de moi :
Tout son crime est un père à qui le sang l’attache ;Quand il n’en aura plus, il n’aura plus de tache;
Et cette mort, propice à former ces beaux nœuds,Purifiant l’objet, justifira mes feux.
Allez donc préparer cette heureuse journée;
Et du sang du tyran signez cet hyménée.
Mais quel mauvais démon devers nous le conduit?
MARTIAN.
Je suis trahi, madame, Exupère le suit.
SCÈNE II.
PHOCAS, EXUPÈRE, AMINTAS, MARTIAN,PULCHÉRIE, CRISPE.
PHOCAS.
Quel est votre entretien avec cette princesse?
1 Outre que ne doit jamais entrer dans un vers héroïque ; etle succès est à douter est un solécisme; on ne doute pas unechose, elle n’est pas doutée; le verbe douter exige toujours legénitif, c’est-à-dire la préposition de. (V.)
2 On n’a jamais dû, dans aucune langue, mettre le mot d'é-ternité au pluriel, excepté dans le dogmatique, quand on dis-tingue mal à propos l’éternité passée et i’éternité à venir,comme lorsque Platon dit que notre vie est un point entre deuxéternités, pensée que Pascal a répétée, pensée sublime, quoiquedans la rigueur métaphysique elle soit fausse. Remarquez en-core qu’on ne peut dire : ces moments de quoi vous me flattez ;
^ela-n’est pas français ; il faut : ces moments dont vous me flat-tez. Remarquez qu’une haine ne voit point l’erreur de sa ten-dresse ; car comment une haine aurait-elle une tendresse? Pul-chérie dit encore que sa haine a les yeux mieux ouverts quecelle de Marlian. Quel langage! et qu’est-ce encore qu’unemort propice à former de beaux nœuds , et qui purifie unobjet? Il n’est pas permis d’écrire ainsi. (Y.)
Des noces que je veux 1 ?
MARTIAN.
C’est de quoi je la presse.
PHOCAS.
Et vous l’avez gagnée en faveur de mon fils?
MARTIAN.
Il sera son époux, elle me Ta promis.
PHOCAS.
C’est beaucoup obtenu d’une âme si rebelle. *
Mais quand ?
MARTIAN.
C’est un secret queje n’ai pas su d’elle.
PHOCAS.
Vous pouvez m’en dire un dont je suis plus jaloux.On dit qu’Héraclius est fort connu de vous :
Si vous aimez mon fils, faites-le moi connaître.
MARTIAN.
Vous le connaissez trop, puisque je vois ce traître 2 .
EXUPÈRE.
Je sers mon empereur, et je sais mon devoir.
MARTIAN.
Chacun te l’avoüra ; tu le fais assez voir. *
PHOCAS.
De grâce éclaircissez ce queje vous propose.
Ce billet à demi m’en dit bien quelque chose ;
Mais, Léonce, c’est peu si vous ne l’achevez.
MARTIAN.
Nommez-moi par mon nom, puisque vous le savez;Dites Héraclius; il n’est plus de Léonce,
Et j’entends mon arrêt sans qu’on me le prononce
PHOCAS.
Tu peux bien t’y résoudre après ton vain effortPour m’arracher le sceptre et conspirer ma mort.
MARTIAN.
J'ai fait ce que j’ai du. Vivre sous ta puissance,
C’eût été démentir mon nom et ma naissance,
Et ne point écouter le sang de mes parents,
Qui ne crie en mon cœur que la mort des tyrans.Quiconque pour l’empire eut la gloire de naîtreRenonce à cet honneur s’il peut souffrir un maître :Hors le trône ou la mort, il doit tout dédaigner;
C’est un lâche, s’il n’ose ou se perdre ou régner.
J’entends donc mon arrêt sans qu’on me le pronon-Héraclius mourra comme a vécu Léonce, [ce.
1 Ce mot noces est de la comédie, à moins qu’il ne soit relevépar quelque épithète terrible ; le reste est très-tragique, et c’estici que le grand intérêt commence. Le tyran a raison de croireque Martian son lils est Héraclius. Yoilà Martian dans le plusgrand danger, et l’erreur du père est théâtrale. (V.)
2 On pourrait dire que Martian se hâte trop d’accuser Exu-père. Il peut, ce semble, penser qu’Exupère, qui est de soncôté à la tête de la conspiration, trompe toujours le tyran , au-tant que soupçonner qu’Exupère trahit son propre parti ; dansce doute, pourquoi accuse-t-il Exupère? (Y.)