HERACLIUS, ACTE IV. SCENE III. 5(î:5
Ton salut en effet est douteux sans sa mort.
MARTIAN.
Ah! prince! j’y courais sans me plaindre du sort;Son indigne rigueur n’est pas ce qui me touche :Mais en ouïr l’arrêt sortir de votre bouche!
Je vous ai mal connu jusques à mon trépas.
HERACLIUS.
Et même en ce moment tu ne me connais pas.Écoute, père aveugle, et toi, prince crédule,
Ce que l’honneur défend que plus je dissimule.
Phocas, connais ton sang, et tes vrais ennemis :Je suis Héraclius, et Léonce est ton fils.
MARTIAN.
Seigneur, que dites-vous?
HERACLIUS.
Que je ne puis plus taireQue deux fois Léontine osa tromper ton père;
Et semant de nos noms un insensible abus ',
Fit un faux Martian du jeune Héraclius.
PHOCAS.
Maurice te dément, lâche ! tu n’as qu’à lire :
« Sous le nom de Léonce Héraclius respire. »
Tu fais après cela des contes superflus 1 2 .
HÉRACLIUS.
Si ce billet fut vrai, seigneur, il ne l’est plus 3 4 :
J’étais Léonce alors, et j’ai cessé de l’êtreQuand Maurice immolé n’en a pu rien connaître.
S’il laissa par écrit ce qu’il avait pu voir,
Ce qui suivit sa mort fut hors de son pouvoir.
Vous portâtes soudain la guerre dans la Perse,
Où vous eûtes trois ans la fortune diverse ;Cependant Léontine, étant dans le châteauReine de nos destins et de notre berceau 4,
Pour me rendre le rang qu’occupait votre race 5 6 ,
1 Semer un abus des noms ne peut se dire. Ces expressions,aussi obscures que forcées, se rencontrent souvent; mais la si-tuation empêche qu’on ne remarque ces petites fautes au théâ-tre. Tous les esprits sont en suspens. Qui des deux est Héracli us?Qui des deux va périr? Rien n’est plus intéressant ni plus ter-rible. (V.)
2 Quoique les expressions les plus simples deviennent quel-quefois lesplus tragiques par la place où elles sont, ce n’est pasen cet endroit; c’estquand elles expriment un grand sentiment.Des contes est ignoble. (V.)
3 C’est encore une énigme, ou plutôt un procès par écrit. Ilfaut au quatrième acte essuyer encore une avant-scène, informerle spectateur de tout ce qui s’est passé autrefois ; mais cette ex-plication même jette tant de trouble dans l’àme de Phocas, etrend le sort de Martian si douteux, qu’elle devient un coup dethéâtre pour les esprits extrêmement attentifs. (V.)
4 On n’est point reine d’un destin, encore moins d’un berceau.(V.) — Par la contexture de la pièce, Léontine, depuis l’instantde leur naissance, est en effet souveraine maitresse de leur sort ;et c’est ce que le mot reine nous parait exprimer très-poétique-
ment. (P.)
6 On ne peut se servir de race pour signifier fils. On désire-
Prit Martian pour elle, et me mit en sa place.
Ce zèle en ma faveur lui succéda si bien,
Que vous-même au retour vous n’en connûtes rien ;Et ces informes traits qu’à six mois a l’enfance,Ayant mis entre nous fort peu de différence,
Le faible souvenir en trois ans s’en perdit :
Vous prîtes aisément ce qu’elle vous rendit.
Nous vécûmes tous deux sous le nom l’un de l’autre :Il passa pour son fils, je passai pour le vôtre ;
Et je ne jugeais pas ce chemin criminelPour remonter sans meurtre au trône paternel.
Mais voyant cette erreur fatale à cette vieSans qui déjà la mienne aurait été ravie,
Je me croirais, seigneur, coupable infinimentSi je souffrais encore un tel aveuglement.
Je viens reprendre un nom qui seul a fait son crime.Conservez votre haine, et changez de victime.
Je ne demande rien que ce qui m’est promis :
Perdez Héraclius, et sauvez votre fils '•
MARTIAN.
Admire de quel fils le ciel t’a fait le père,
Admire quel effort sa vertu vient de faire,
Tyran ; et ne prends pas pour une véritéCe qu’invente pour moi sa générosité.
(à Héraclius .)
C’est trop, prince, c’est trop pour ce petit serviceDont honora mon bras ma fortune propice ;
Je vous sauvai la vie, et ne la perdis pas ;
Et pour moi vous cherchez un assuré trépas !
Ah ! si vous m’en devez quelque reconnaissance,Prince, ne m’ôtez pas l’honneur de ma naissance :Avoir tant de pitié d’un sort si glorieux,
De crainte d’être ingrat, c’est m’être injurieux. ^
PHOCAS.
En quel trouble me jette une telle dispute !
A quels nouveaux malheurs m’expose-t-elle en butte !Lequel croire, Exupère, et lequel démentir ?Tombé-je dans l’erreur, ou si j’en vais sortir 2 ?
Si ce billet est vrai, le reste est vraisemblable.
rait dans toute cette tirade un style plus tragique et plus no-ble. (V.)
1 C’est encore un refrain : on y voit peut-être encore tropd’apprêt. L’auteur se comptait à dire par ce refrain le mot del’énigme. Je crois cependant que cette répétition est ici mieuxplacée que celle-ci : montrez Héraclius au peuple, laquellerevient trop souvent. La situation est très-intéressante. (V.)
2 II faut : ou bien vais-je en sortir? Ce si s’employait autre-fois par abus en sous-entendant : je demande, ou dis-moi, si j’envais sortir; mais c’est une faute contre la langue : il n’y aqu’un cas où ce si est admis, c’est en interrogation ; si je parle?si j’obéis? si je commets ce crime? on sous-entend, qu’arrive-ra-t-il? qu’en penserez-vous, etc.? Mais alors il ne faut pas faireprécéder ce si par une autre ligure ; il ne faut pas dire : parlé-jeà un sage, ou si je parle à un courtisan? (V.) — Les comé-diens doivent adopter toutes ces corrections de Voltaire. Il eûtété à souhaiter qu’il en eût fait davantage, etqu’il eût supprimé
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