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Tome premier.
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EXAMEN D’

original dont il s’est fait beaucoup de belles copies sitôtqu’il a paru. Sa conduite diffère de celle-là, en ce que lesnarrations qui lui donnent jour sont pratiquées par occa-sion en divers lieux avec adresse, et toujours dites et écou-tées avec intérêt, sans qu’il y en ait pas une de sang-froid,comme celle de Laonice. Elles sont éparses ici dans tout lepoème, et ne font connaître à la fois que ce qu’il est be-soin qu’on sache pour l’intelligence de la scène qui suit.Ainsi, dès la première, Phocas, alarmé du bruit qui courtqu’Héraclius est vivant, récite les particularités de sa mortpour montrer la fausseté de ce bruit; et Crispe, son gen-dre, en lui proposant un remède aux troubles qu’il appré-hende, fait connaître comme, en perdant toute la famillede Maurice, il a réservé Pulchérie pour la faire épouser àson fils Martian, et le pousse d’autant plus à presser cemariage, que ce prince court chaque jour de grands périlsà la guerre, et que sans Léonce il fût demeuré au derniercombat. C’est par là qu’il instruit les auditeurs de l’obli-gation qu’a le vrai Héraclius, qui passe pour Martian, auvrai Martian, qui passe pour Léonce ; et cela sert de fon-dement à l’offre volontaire qu’il fait de sa vie au quatrièmeacte, pour le sauver du péril où l’expose cette erreur desnoms. Sur cette proposition, Phocas, se plaignant de l’a-version que les deux parties témoignent à ce mariage, im-pute celle de Pulchérie à l’instruction qu’elle a reçue de samère, et apprend ainsi aux spectateurs, comme en pas-sant , qu’il l’a laissée trop vivre après la mort de l’empe-reur Maurice, son mari. Il fallait tout cela pour faire en-tendre la scène qui suit entre Pulchérie et lui; mais je n’aipu avoir assez d’adresse pour faire entendre les équivoques

au théâtre par les situations, et qu’au contraire une pièce par-faitement écrite peut n’ètre pas tolérée à la représentation. Es-ther, par exemple, est une preuve de cette vérité : rien n’estplus élégant, plus correct, que le style d ’Esther; il est mêmequelquefois touchant et sublime : mais quand cette pièce futjouée à Paris, elle ne fit aucun effet ; le théâtre fut bientôt dé-sert : c’est sans doute que le sujet est bien moins naturel, moinsvraisemblable, moins intéressant que celui d 'Héraclius. Quelroi qu’Assuérus, qui ne s’est pas fait informer, les six premiersmois de son mariage, de quel pays est sa femme ; qui fait égorgertoute une nation, parce qu’un homme de cette nation n’a pasfait la révérence à son vizir ; qui ordonne ensuite à ce vizir demener par la bride le cheval de ce même homme, etc. ! Le fondd 'Héraclius est nobl e, théâtral, attachant ; et le fond d 'Esthern’était fait que pour des petites filles de couvent, et pour flattermadame de Maintenon. (V.) — En général, cette tragédie, pen-dant les trois premiers actes, n’excite guère que de la curio-sité; mais dans les deux derniers la situation de Phocas entreles deux princes, dont aucun ne veut être son fils, est belle etthéâtrale. Ce qui n’est pas moins beau, c’est le péril où ils sontensuite ; c’est le combat de générosité qui s’élève entre eux, àqui portera un nom qui n’est qu’un arrêt de mort ; c’est aussi lemoment où Héraclius voit le glaive levé sur le prince son ami,et consent, pour le sauver, à passer pour Martian :

Je suis donc, s'il faut que je le die,

Ce qu’il faut que je sois pour lui sauver la vie.

Voltaire avait sans doute oublié cette scène, quand il a dit quel’amitié des deux princes ne produisait rien : Sans cette amitié,la scène ne subsisterait pas. II n’y avait que ce motif qui pûtforcer Héraclius, qui se connaît très-bien, à renoncer à être cequ’il est ; et cet effort, qui prolonge l’erreur de Phocas, est unedes beautés de la pièce. (La H.JCORNEILLE. — TOME I.

HÉRACLIUS. 577

ingénieux dont est rempli tout ce que dit Héraclius à la finde ce premier acte jeton ne les peut comprendre que parune réflexion après que la pièce est finie, et qu’il est en-tièrement reconnu, ou dans une seconde représentation.

Surtout, la manière dont Eudoxe fait connaître, au se-cond acte, le double échange que sa mère a fait des deuxprinces, est une des choses les plus spirituelles qui soientsorties de ma plume 1 . Léontine l’accuse d’avoir révélé lesecret d’Héraclius et d’être cause du bruit qui court, quile met e n péril de sa vie; pour s’en justifier, elle expliquetout ce qu’elle en sait, et conclut que, puisqu’on n’en pu-blie pas tant, il faut que ce bruit ait pour auteur quelqu’unqui n’en sache pas tant qu’elle. Il est vrai que cette narra-tion est si courte, qu’elle laisserait beaucoup d’obscurité siHéraclius ne l’expliquait plus au long, au quatrième acte,quand il est besoin que cette vérité fasse son plein effet;mais elle n’en pouvait pas due davantage à une personnequi savait cette histoire mieux qu’elle, et ce peu qu’elle endit suffit à jeter une lumière imparfaite de ces échanges,qu’il n’est pas besoin alors d’éclaircir plus entièrement.

L’artifice de la dernière scène de ce quatrième acte passeencore celui-ci : Exupère y fait connaître tout son desseinà Léontine, mais d’une façon qui n’empêche point cettefemme avisée de le soupçonner de fourberie, et de n’avoird’autre dessein que de tirer d’elle le secret d’IIéradiuspour le perdre. L’auditeur lui-même en demeure dans ladéfiance, et ne sait qu’en juger; mais après que la conspi-ration a eu son effet par la mort de Phocas, cette confi-dence anticipée exempte Exupère de se purger de tous lesjustes soupçons qu’on avait eus de lui, et délivre l’auditeurd’un récit qui lui aurait été fort ennuyeux après le dénoù-ment de la pièce, où toute la patience que peut avoir sacuriosité se borne à savoir qui est le vrai Héraclius desdeux qui prétendent l’être.

Le stratagème d’Exupère, avec toute son industrie, aquelque chose un peu délicat 2 , et d’une nature à ne sefaire qu’au théâtre, où l’auteur est maître des événementsqu’il tient dans sa main, et non pas dans la vie civile, oùles hommes en disposent selon leurs intérêts et leur pou-voir. Quand il découvre Héraclius à Phocas, et le faitarrêter prisonnier, son intention est fort bonne, et luiréussit; mais il n’y avait que moi qui lui pût répondre dusuccès. Il acquiert la confiance du tyran par là, et se faitremettre entre les mains la garde d’Héraclius et sa con-duite au supplice : mais le contraire pouvait arriver; etPhocas, au lieu de déférer à ses avis qui le résolvent à fairecouper la tête à ce prince en place publique, pouvait s’endéfaire sur l’heure, et se défier de lui et de ses amis commede gens qu’il avait offensés, et dont il ne devait jamais es-pérer un zèle bien sincère à le servir. La mutinerie qu’ilexcite, dont il lui amène les chefs comme prisonniers pourle poignarder, est imaginée avec justesse; mais jusque-làtoute sa conduite est de ces choses qu’il faut souffrir au

1 II n’est plus permis aujourd’hui de parler ainsi de soi-même , et il n’est pas trop spirituel de dire qu’on a fait des cho-ses spirituelles. J’avoue que je ne trouve rien de spirituel dansle rôle d’Eudoxe, ni même rien d’intéressant ; ce qui est bienplus nécessaire que d’être spirituel. (V.)

2 Les éditeurs modernes ont écrit : quelque chose d’un peudélicat. C’est vouloir inutilement corriger Corneille.

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