578
EXAMEN D’HÉRACLIUS.
théâtre, parce qu’elles ont un éclat dont la surprise éblouit,et qu’il ne ferait pas bon tirer en exemple pour conduireune action véritable sur leur plan.
Je ne sais si on voudra me pardonner d’avoir fait unepièce d’invention sous des noms véritables; mais je necrois pas qu’Aristote le défende, et j’en trouve assez d’exem-ples chez les anciens. Les deux Électres de Sophocle etd’Euripide aboutissent à la même action par des moyenssi divers, qu’il faut de nécessité que l’une des deux soit en-tièrement inventée : Y Iphigénie in Tauris a la mine d’êtrede même nature ; et Y Hélène , où Euripide suppose qu’ellen’a jamais été à Troie, et que Pâris n’y a enlevé qu’unfantôme qui lui ressemblait, ne peut avoir aucune actionépisodique ni principale qui ne parte de la seule imagina-tion de son auteur.
Je n’ai conservé ici, pour toute vérité historique, quel’ordre de la succession des empereurs Tibère, Maurice,Phocas et Héraclius ; j’ai falsifié la naissance de ce dernierpour lui en donner une plus illustre, en le faisant fils deMaurice, bien qu’il ne le fût que d’un préteur d’Afriquequi portait même nom que lui. J’ai prolongé de douze ansla durée de l’empire de Phocas, et lui ai donné Martianpour fils, quoique l’histoire ne parle que d’une fille nom-mée Domilia, qu’il maria à Crispe, dont je fais un de mespersonnages. Ce (ils et Héraclius, qui sont confondus l’unavec l’autre par les échanges de Léontine, n’auraient pasété en état d’agir, si je ne l’eusse fait régner que les huitans qu’il régna, puisque, pour faire ces échanges, il fallaitqu’ils fussent tous deux au berceau quand il commença derégner. C’est par cette même raison que j’ai prolongé lavie de l’impératrice Constantine, que je n’ai fait mourirqu’en la quinzième année de sa tyrannie, bien qu’il l’eût
immolée à sa sûreté dès la cinquième; et je l’ai fait, afinqu’elle pût avoir une fille capable de recevoir ses instruc-tions en mourant, et d’un âge proportionné à celui duprince qu’on lui voulait faire épouser.
La supposition que fait Léontine d’un de ses fils pourmourir au lieu d’Héraclius n’est point vraisemblable, maiselle est. historique, et n’a point besoin de vraisemblance,puisqu’elle a l’appui de la vérité qui la rend croyable,quelque répugnance qu’y veuillent apporter les difficiles.Barionius attribue cette action à une nourrice; et je l’aitrouvée assez généreuse pour la faire produire à une per-sonne plus illustre, et qui soutient mieux la dignité du théâ-tre. L’empereur Maurice reconnut cette supposition, etl’empêcha d’avoir son effet, pour ne s’opposer pas au justejugement de Dieu, qui voulait exterminer toute sa famille;mais, quant à ce qui est de la mère, elle avait surmontél’affection maternelle en faveur de son prince ; et commeon pouvait dire que son fils était mort pour son regard, jeme suis cru assez autorisé par ce qu’elle avait voulu faire àrendre cet échange effectif, et à le faire servir de fonde-ment aux nouveautés surprenantes de ce sujet.
Il lui faut la même indulgence pour l’unité de lieu qu’àRodogune. La plupart des poèmes qui suivent en ont be-soin, et je me dispenserai de le répéter en les examinant.L’unité de jour n’a rien de violenté, et l’action se pourraitpasser en cinq ou six heures; mais le poème est si embar-rassé qu’il demande une merveilleuse attention. J’ai vu defort bons esprits et des personnes des plus qualifiées de lacour, se plaindre de ce que sa représentation fatiguait au-tant l’esprit qu’une étude sérieuse. Elle n’a pas laissé deplaire; mais je crois qu’il l’a fallu voir plus d’une foispour en emporter une entière intelligence.
FIN d’HEKACLIÜS.