582 ANDROMÈDE
Pour lui faire avec joie attendre les annéesQui feront éclater les belles destinéesDes peuples que son bras lui doit assujettir.
Calliope ta sœur, déjà d’un œil avideCherche dans l’avenir les faits de ce grand roi,
Dont les hautes vertus lui donneront emploiPour plus d’une Iliade et plus d’une Ænéide.
MELPOMÈNE.
Que je porte d’envie à cette illustre sœur,
Quoique j’aie à craindre pour elleQue sous ce grand fardeau sa force ne chancelle !Mais, quel qu’en soit enfin le mérite et l’honneur,J’aurai du moins cet avantageQue déjà je le vois, que déjà le lui plais,
Et que de ses vertus, et que de ses hauts faitsDéjà dans ses pareils je lui trace une image.
Je lui montre Pompée, Alexandre, César,
Mais comme des héros attachés à son char;
Et tout ce haut éclat où je les fais paraîtreLui peint plus qu’ils n’étaient, et moins qu’il ne doitle soleil. [être.
Il en effacera les plus glorieux nomsDès qu’il pourra lui-même animer son armée;
Et tout ce que d’eux tous a dit la renomméeTe fera voir en lui le plus grand des Bourbons.
Son père et son aïeul tout rayonnants de gloire,
Ces grands rois qu’en tous lieux a suivis la Victoire,Lui voyant emporter sur eux le premier rang,
En deviendraient jaloux s’il n’était pas leur sang.
Mais vole dans mon char, muse ; je veux t’apprendreTout l’avenir d’un roi qui t’est si précieux.
MELPOMÈNE.
Je sais déjà ce qu’on doit en attendre,
Et je lis chaque jour son destin dans les eieux.
LE SOLEIL.
Viens donc, viens avec moi faire le tour du monde;
Qu’unissant ensemble nos voix,
Nous fassions résonner sur la terre et sur FondeQu’il est et le plus jeune et le plus grand des rois.
MELPOMÈNE.
Soleil, j’y vole ; attends-moi donc, de grâce.
LE SOLEIL.
Viens, je t’attends, et te fais place.melpomène vole dans le char du Soleil, et, y ayantpris place auprès de lui, ils unissent leurs voix,et chantent cet air à la louange du roi. Le der-nier vers de chaque couplet est répété par lechœur cle la musique.
Cieux, écoutez; écoutez, mers profondes ;
Et vous, antres et bois,
Affreux déserts, rochers battus des ondes,
Redites après nous d’une commune voix :
Louis est le plus jeune et le plus grand des rois.
, PROLOGUE.
La majesté qui déjà l’environneCharme tous ses Français 1 ;
Il est lui seul digne de sa couronne ;
Et quand même le ciel l’aurait mise à leur choix,
Il serait le plus jeune et le plus grand des rois 2 .
C’est à vos soins, reine, qu’on doit la gloireDe tant de grands exploits ;
Ils sont partout suivis de la victoire ;
Et l’ordre merveilleux dont vous donnez ses loisLe rend et le plus jeune et le plus grand des rois.le soleil.
Voilà ce que je dis sans cesseDans tout mon large tour.
Mais c’est trop retarder le jour ;
Al Ions, muse, l’heure me presse,
Et ma rapidité
Doit regagner le temps que sur cette provincePour contempler ce princeJe me suis arrêté.
(Le Soleil part avec rapidité, et enlève Melpomène aveclui dans son char, pour aller publier ensemble la mêmechose au reste de l’univers. )
1 On prononçait alors François, Anglois, ce qui était très-dur à l’oreille. On dit aujourd’hui : Anglais et Français; maisles imprimeurs ne se sont pas encore défaits du ridicule usaged’imprimer avec un o ce qu’on prononce avec un a : les Italiensont eu plus de goût et de hardiesse ; ils ont supprimé toutes leslettres qu’ils ne prononcent pas. (V.)
2 Racine a heureusement imité cet endroit dans sa Bérénice:
Parle ; peut-on le voir sans penser, comme moi,
Qu’en quelque obscurité que le ciel l’eût fait naître,
Le monde, en le voyant, eût reconnu son maître ?
C’est là qu’on voit l’homme de goût et l’écrivain aussi délicatqu’élégant : il fait parler Bérénice de son amant : ce n’est pointune louange vague, le sentiment seul agit, l’éloge part du coeur.Quelle prodigieuse différence entre ces vers charmants et cerefrain : Il est le plus jeune et le plus grand des rois / (V.)— A quel propos Voltaire met-il ici les vers de Racine en com-paraison avec ceux de Corneille? Melpomène, en parlant dujeune Louis, ne pouvait en parler commeBérénice parle de sonamant. (P.)
FIN DU PROLOGUE.