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Tome premier.
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585
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ANDROMÈDE, ACTE I, SCÈNE II. 585

Qu’il veuille s’abaisser à suivre leurs colères 1 ;

Et quand votre mépris en fit comparaison,

Il voyait mieux que vous que vous aviez raison.

Il venge, et c’est de là que votre mal procède,L’injustice rendue aux beautés d’Andromède *.

Sous les lois d’un mortel votre choix l’asservit!

Cette injure est sensible aux dieux qu’elle ravit,

Aux dieux qu’elle captive ; et ces rivaux célestesS’opposent à des nœuds à sa gloire funestes,

En sauvent les appas qui les ont éblouis,

Punissent vos sujets qui s’en sont réjouis.

Jupiter, résolu de l’ôter à Phinée,

Exprès par son oracle en défend l’hyménée.

A sa flamme peut-être il veut la réserver ;

Ou, s’il peut se résoudre enfin à s’en priver,

A quelqu’un de ses fils sans doute il la destine;

Et voilà de vos maux la secrète origine.

Faites cesser l’offense, et le même momentFera cesser ici son juste châtiment.

CASSIOPE.

Vous montrez pour ma fille une trop haute estime,Quand pour la mieux flatter vous me faites un crime,Dont la civilité me force de jugerQue vous ne m’accusez qu’afin de m’obliger.

Si quelquefois les dieux pour des beautés mortellesQuittent de leur séjour les clartés éternelles,

Ces mêmes dieux aussi, de leur grandeur jaloux,

Ne font pas chaque jour ce miracle pour nous :

Et, quand pour l’espérer je serais assez folle 3 ,

Le roi, dont tout dépend est homme de parole ;

Il a promis sa fille, et verra tout périrAvant qu’à se dédire il veuille recourir,

Il tient cette alliance et glorieuse et chère :

Phinée est de son sang, il est fils de son frère.

PERSÉE.

Reine, le sang des dieux vaut bien celui des rois.Mais nous en parlerons encor quelque autre fois.Voici le roi qui vient.

1 Colère n’admet jamais de pluriel. (V.)

2 On ne rend point injustice, comme on rend justice; c’estun barbarisme ; la raison en est qu’on rend ce qu’on doit : ondoit justice, on ne doit pas injustice. D’ailleurs il y a beaucoupd’esprit dans le discours de Persée, mais il n’y a rien d’intéres-sant : c’est là un des grands défauts de Corneille. Quinault inté-resse , quoiqu’il soit presque permis de négliger cet avantagedans l’opéra. (V.)

3 Ce terme folle, et celui de civilité, et le ton de ce discourssont bourgeois ; tandis qu’il s’agit de dieux et de victimes : c’é-tait un ancien usage, dont Corneille ne s’est défait que dans lesgrands morceaux de ses belles tragédies : cet usage n’était fondéque sur la négligence des auteurs, et sur le peu d’usage qu’ilsavaient du monde. Les bienséances du style n’ont été connuesque par Racine. (V.)

SCÈNE II.

CÉPHÉE, CASSIOPE, PHINÉE, PERSÉE,

SUITE DU ROI ET DE LA REINE.

CÉPHÉE.

N’en parlons plus, Phinée,

Et laissons d’Andromède aller la destinée '.

Votre amour fait pour elle un inutile effort ;

Je la dois comme une autre au triste choix du sort.Elle est cause du mal, puisqu’elle l’est du crime :Peut-être qu’il la veut pour dernière victime,

Et que nos châtiments deviendraient éternels,

S’ils ne pouvaient tomber sur les vrais criminels.

PHINÉE.

Est-ce un crime en ces lieux, seigneur, que d’être belle?

CÉPHÉE.

Elle a rendu par là sa mère criminelle.

PHINÉE.

C’est donc un crime ici que d’avoir de bons yeuxQui sachent bien juger d'un tel présent des cieux.

CÉPHÉE.

Qui veut en bien juger n’a point le privilègeD’aller jusqu’au blasphème et jusqu’au sacrilège.

CASSIOPE.

Ce blasphème, seigneur, de quoi vous m’accusez 2 ....

CÉPHÉE.

Madame, après les maux que vous avez causés,

C’est à vous à pleurer, et non à vous défendre.

Voyez, voyez quel sang vous avez fait répandre;

Et ne laissez paraître en cette occasionQue larmes, que soupirs, et que confusion.

( à Phinée. )

Je vous le dis encore, elle la crut trop belle;

Et peut-être le sort l’en veut punir en elle :

Dérober Andromède à cette élection,

C’est dérober sa mère à sa punition.

PHINÉE.

Déjà cinq fois, seigneur, à ce choix exposée,

Vous voyez que cinq fois le sort l’a refusée.

CÉPHÉE.

Si le courroux du ciel n’en veut point à ses jours,

Ce qu’il a fait cinq fois il le fera toujours 2 .

1 Aller la destinée est encore une de ces expressions popu-laires qui ne sont pas permises ; mais un défaut plus considéra-ble est celui du rôle de ce Céphée, qui vient dire tranquillementqu’il faut que sa iille soit exposée comme une autre. Il n’y a riende si froid que cette scène. (V.)

2 Ce blasphème de quoi on Vaccuse, et cette longue contes-tation entre le mari et la femme, dans un si grand malheur,n’est pas sans doute excusable. (Y.)

3 On a déjà dit avec quel soin il faut éviter ces équivoques.(V.) — Le sens nous parait très-clair, et nous n'apercevons pasl’équivoque. (P )