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ANDROMÈDE, ACTE I, SCÈNE III.
PHINÉE.
Le tenter si souvent, c’est lasser sa clémence :
Il pourra vous punir de trop de conliance;
Vouloir toujours faveur, c’est trop lui demander,
Et c’est un crime enfin que de tant hasarder.
Mais quoi ! n’est-il, seigneur, ni bonté paternelle,
Ni tendresse du sang qui vous parle pour elle?
CÉPHÉE.
Ah ! ne m’arrachez point mon sentiment secret.Phinée, il est tout vrai, je l’expose à regret.
J’aime que votre amour en sa faveur me presse;
La nature en mon cœur avec lui s’intéresse;
Mais elle ne saurait mettre d’accord en moiLes tendresses d’un père et les devoirs d’un roi ;
Et par une justice à moi-même sévère,
Je vous refuse en roi ce que je veux en père.
PHINÉE.
Quelle est cette justice, et quelles sont ces loisDont l’aveugle rigueur s’étend jusques aux rois?
céphée. [mes,
Celles que font les dieux, qui, tout rois que nous som-Punissent nos forfaits ainsi que ceux des hommes,
Et qui ne nous font part de leur sacré pouvoirQue pour le mesurer aux règles du devoir.
Que diraient mes sujets si je me faisais grâce,
Et si, durant qu’au monstre on expose leur race,
Us voyaient, par un droit tyrannique et honteux,
Le crime en ma maison, et la peine sur eux ?
PHINÉE.
Heureux sont les sujets, heureuses les provincesDont le sang peut payer pour celui de leurs princes !
CÉPHÉE.
Mais heureux est le prince, heureux sont ses projets,Quand il se fait justice ainsi qu’à ses sujets!
Notre oracle, après tout, n’excepte point ma fille,Ses termes généraux comprennent ma famille ;
Et ne confondre pas ce qu’il a confondu,
C’est se mettre au-dessus du dieu qui l’a rendu.
PEKSÉE.
Seigneur, s’il m’est permis d’entendre votre oracle,Je crois qu’à sa prière il donne peu d’obstacle 1 ;
Il parle d’Andromède, il la nomme, il suffit,Arrêtez-vous pour elle à ce qu’il vous en dit;
La séparer longtemps d’un amant si fidèle,
C’est tout le châtiment qu’il semble vouloir d’elle.Différez son hymen sans l’exposer au choix.
Le ciel assez souvent, doux aux crimes des rois,Quand il leur a montré quelque légère haine,
1 Un oracle qui donne peu d’obstacle à uneprière, s’arrê-ter à ce que Voracle en dit, le ciel qui est doux aux crimesdes rois, et qui, leur ayant montré une légère haine, ré-pand le reste de la peine sur les sujets ; tout cela est d’un stylebien incorrect, bien dur, bien obscur, bien barbare. (V.)
Répand sur leurs sujets le reste de leur peine *.
CÉPHÉE.
Vous prenez mal l’oracle ; et pour l’expliquer mieux,Sachez.... Mais quel éclat vient de frapper mes yeux ?D’où partent ces longs traits de nouvelles lumières?
( Le ciel s’ouvre durant cette contestation du roi avec Phi-née , et fait voir dans un profond éloignement l’étoile deVénus qui sert de machine pour apporter cette déessejusqu’au milieu du théâtre. Elle s’avance lentement sansque l’œil puisse découvrir à quoi elle est suspendue ; etcependant le peuple a loisir de lui adresser ses vœux parcet hymne que chantent les musiciens. )
PEESÉE.
Du ciel qui vient d’ouvrir ses luisantes barrières,D’où quelque déité vient, ce semble, ici-basTerminer elle-même entre vous ces débats.
CASSIOPE.
Ah ! je la reconnais, la déesse d’Éryce ;
C’est elle, c’est Vénus, à mes vœux si propice :
Je vois dans ses regards mon bonheur renaissant.Peuple, faites des vœux, tandis qu’elle descend.
SCÈNE III.
VÉNUS, CÉPHÉE, CASSIOPE PERSÉE,
PHINÉE, CHŒUR DE MUSIQUE, SUITEDU ROI ET DE LA REINE.
CHOEUR.
Reine de Paphe et d’Amathonte 2 ,
Mère d’Amour, et fille de la mer,
Peux-tu voir sans un peu de honteQue contre nous elle ait voulu s’armer,
Et que du même sein qui fut ton origineSorte notre ruine?
Peux-tu voir que de la même ondeIl ose naître un tel monstre après toi ?
Que d’où vint tant de bien au mondeIl vienne enfin tant de mal et d’effroi,
1 La pensée renfermée dans ces trois derniers vers est imitésd’Horace :
Quidquid délirant reges, plectuntur Achivi.
Lib. I, Epist. Il, v. 14.
2 Ce fut, dit-on, Boissette qui mit ce chœur en musique. Onne connaissait presque, en ce temps-là, qu’une espèce de faux-bourdon, qu’un contre-point grossier; c’était une espèce dechant d’église, c’était une musique de barbares, en comparai-son de celle d’aujourd’hui. Ces paroles : reine de Paphe sontaussi ridicules que la musique. Il n’y a rien de moins musical,de moins harmonieux que : d’où le mal procède part aussi leremède. Le fond de toute cette idée est fort beau : qu’importele fond, quand les vers sont durs et secs? C’est par l’heureuxchoix des mots et par la mélopée que la poésie réussit : les pen-sées les plus sublimes ne sont rien si elles sont mal exprimées.(V.)