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ANDROMÈDE, ACTE II, SCÈNE IV.
SCENE IV.
CÉPHÉE, PHINÉE, ANDROMÈDE, PERSÉE, TI-
MANTE, CHOEUR DE NYMPHES, UN PAGE, SUITEDU EOI ET DE PHINÉE.
CÉPHÉE.
Ma fille, si tu sais les nouvelles funestesDe ce dernier effort des colères célestes,
Si tu sais de ton sort l’impitoyable cours,
Qui fait le plus cruel du plus beau de nos jours,Épargne ma douleur, juges-en par sa cause,
Et va sans me forcer à te dire autre chose ».
ANDROMÈDE.
Seigneur, je vous l’avoue, il est bien rigoureuxDe tout perdre au moment qu’on se doit croire heu-Et le coup qui surprend un espoir légitime [reux ;Porte plus d’une mort au cœur de la victime.
Mais enfin il est juste, et je le dois bénir;
La cause des malheurs les doit faire finir.
Le ciel, qui se repent sitôt de ses caresses,
Verra plus de constance en moi qu’en ses promesses ;Heureuse, si mes jours un peu précipitésSatisfont à ces dieux pour moi seule irrités,
Si je suis la dernière à leur courroux offerte,
Si le salut public peut naître de ma perte!Malheureuse pourtant de ce qu’un si grand bienVous a déjà coûté d’autre sang que le mien,
Et que je ne suis pas la première et l’uniqueQui rende à votre état la sûreté publique !
PHINÉE.
Quei ! vous vous obstinez encore à me trahir?
ANDEOMÈDE.
Je vous plains, je me plains, mais je dois obéir.
PHINÉE.
Honteuse obéissance à qui votre amour cède !
CÉPHÉE.
Obéissance illustre, et digne d’Andromède!
Son nom comblé par là d’un immortel honneur...
PHINÉE.
Je l’empêcherai bien, ce funeste bonheur.
Andromède est à moi, vous me l’avez donnée;
Le ciel pour notre hymen a pris cette journée ;
Vénus l’a commandé : qui me la peut ôter?
Le sort auprès des dieux se doit-il écouter ?
Ah! si j’en vois ici les infâmes ministresS’apprêter aux effets de ses ordres sinistres....
CÉPHÉE.
Apprenez que le sort n’agit que sous les dieux,
1 Cela est encore plus mauvais quetout ce que nousavonsvu.Les inepties du page et de Liriope sont sans conséquence ; maisun père qui sacriiie froidement sa fille, sans lui dire autrechose, joint l’atrocité au ridicule. (Y. )
Et souffrez comme moi le bonheur de ces lieux NVotre perte n’est rien au prix de ma misère;
Vous n’êtes qu’amoureux, Phinée, et je suis père.
Il est d’autres objets dignes de votre foi ;
Mais il n’est point ailleurs d’autres filles pour moi.Songez donc mieux qu’un père à ces affreux ravagesQue partout de ce monstre épandirent les rages ;
Et n’en rappelez pas l’épouvantable horreur,
Pour trop croire et trop suivre une aveugle fureur.
PHINÉE.
Que de nouveau ce monstre entré dessus vos terre’Fasse à tous vos sujets d’impitoyables guerres ;
Le sang de tout un peuple est trop bien employéQuand celui de ses rois en peut être payé ;
Et je ne connais point d’autre perte publiqueQue celle où vous condamne un sort si tyrannique.
CÉPHÉE.
Craignez ces mêmes dieux qui président au sort.
phinée. [cord.
Qu’entre eux-mêmes ces dieux se montrent doncd’ae-Quelle crainte après tout me pourrait y résoudre?S’ils m’ôtent Andromède, ont-ils quelque autre fou-11 n’est plus de respect qui puisse rien sur moi ; [dre ?Andromède est mon sort, et mes dieux, et mon roi ;Punissez un impie, et perdez un rebelle;
Satisfaites le sort en m’exposant pour elle;
J’y cours : mais autrement je jure ses beaux yeux,
Et mes uniques rois, et mes uniques dieux 2 ....
( Ici le tonnerre commence à rouler avec un si grand bruil,et accompagné d’éclairs redoublés avec tant de promp-titude, que cette feinte donne de l’épouvante aussi bienque de l’admiration, tant elle approche du naturel. Onvoit cependant descendre Éole avec huit vents, dontquatre sont à ses deux côtés, en sorte toutefois que lesdeux plus proches sont portés sur le même nuage quelui, et les deux plus éloignés sont comme volant en l’airtout contre ce même nuage. Les quatre autres paraissentdeux à deux au milieu de l’air sur les ailes du théâtre,deux à la main gauche et deux à la droite ; ce qui n’em-pêche pas Phinée de continuer ses blasphèmes. )
1 Ce Céphée est ici plus insupportable que jamais ; il sacrifiesa fille de trop bon cœur. (V.)
2 II s’agit bien ici de beaux yeux, et puniques rois , et d’w-niques dieux. Voyez comme Achille parle dans Iphigénie.Cette scène a encore beaucoup de conformité avec YIphigéniede Racine. Andromède dit :
Seigneur, je vous l’avoue; il est bien douloureuxDe tout perdre au moment que l’on croit être heureux !
Iphigénie s’exprime ainsi :
J’ose vous dire ici qu’en l'état où je suisPeut-être assez d’honneurs environnaient ma viePour ne pas souhaiter qu’elle me fût ravie,
Ni qu’en me l’arrachant un sévère destinSi près de ma naissance en eût marqué la fin.
Jamais un sentiment naturel et touchant ne fut plus éloignéde l’emphase tragique, ni exprimé avec une élégance plus no-