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DON SANCHE, ACTE II, SCÈNE IV.
Afin de vous apprendre à me considérer.
Je ne le cèle point ; j’aime, Carlos, oui, j’aime ;Mais l’amour de l’État, plus fort que de moi-même,Cherche, au lieu de l’objet le plus doux à mes yeux,Le plus digne héros de régner en ces lieux;
Et craignant que mes feux osassent me séduire,
J’ai voulu m’en remettre à vous pour m’en instruire.Mais je crois qu’il suffit que cet objet d’amourPerde le trône et moi, sans perdre encor le jour :
Et mon cœur qu’on lui vole en souffre assez d’alarmes,Sans que sa mort pour moi me demande des larmes.
CABLOS.
Ah ! si le ciel tantôt me daignait inspirerEn quel heureux amant je vous dois révérer,
Que par une facile et soudaine victoire....
D. ISABELLE.
Ne pensez qu’à défendre et vous et votre gloire.
Quel qu’il soit, les respects qui l’auraient épargnéLui donneraient un prix qu’il aurait mal gagné ;
Et céder à mes feux plutôt qu’à son mériteNe serait que me rendre au juge que j’évite.
Je n’abuserai point du pouvoir absoluPour défendre un combat entre vous résolu ;
Je blesserais par là l’honneur de tous les quatre :
I.es lois vous l’ont permis, je vous verrai combattre ;C’est à moi, comme reine, à nommer le vainqueur.Dites-moi, cependant, qui montre plus de cœur ?Qui des trois le premier éprouve la fortune ?
CABLOS.
Don Alvar.
D. ISABELLE.
Don Alvar !
CABLOS.
Oui, don Alvar de Lune.
D. ISABELLE.
On dit qu’il aime ailleurs.
CABLOS.
On le dit; mais enfin
Lui seul jusqu’ici tente un si noble destin.
D. ISABELLE.
Je devine à peu près quel.intérêt l’engage ;
Et nous verrons demain quel sera son courage.
CABLOS.
Vous ne m’avez donné que ce jour pour ce choix.
D. ISABELLE.
J’aime mieux au lieu d’un vous en accorder trois.CABLOS.
Madame, son cartel marque cette journée.
D. ISABELLE.
C’est peu que son cartel, si je ne l’ai donnée :Qu’on le fasse venir pour la voir différer.
Je vais pour vos combats faire tout préparer.Adieu. Souvenez-vous surtout de ma défense ;
Et vous aurez demain l’honneur de ma présence.
SCÈNE III.
CARLOS.
Consens-tu qu’on diffère, honneur? le consens-tu rCet ordre n’a-t-il rien qui souille ma vertu ?
N’ai-je point à rougir de cette déférenceQue d’un combat illustre achète la licence?
Tu murmures, ce semble ? Achève ; explique-toi.
La reine a-t-elle droit de te faire la loi?
Tu n’es point son sujet, l’Aragon m’a vu naître.
O ciel ! je m’en souviens ; et j’ose encor paraître !
Et je puis, sous les noms de comte et de marquis,D’un malheureux pêcheur reconnaître le fils !
Honteuse obscurité, qui seule me fais craindre !Injurieux destin, qui seul me rends à plaindre!
Plus on m’en fait sortir, plus je crains d’y rentrer ;Et crois ne t’avoir fui que pour te rencontrer.
Ton cruel souvenir sans fin me persécute ;
Du rang où l’on m’élève il me montre la chute.Lasse-toi désormais de me faire trembler;
Je parle à mon honneur, ne viens point le troubler.Laisse-Ie sans remords m’approcher des couronnes,Et ne viens point m’ôter plus que tu ne me donnes.Je n’ai plus rien à toi : la guerre a consuméTout cet indigne sang dont tu m’avais formé ;
J’ai quitté jusqu’au nom que je tiens de ta haine,
Et ne puis.... Mais voici ma véritable reine.
SCÈNE IV.
D. EL VIRE, CARLOS.
D. ELVIBE.
Ah! Carlos, car j’ai peine à vous nommer marquis,Non qu’un titre si beau ne vous soit bien acquis,Non qu’avecque justice il ne vous appartienne,
Mais parce qu’il vous vient d’autre main que la mienne,Et que je présumais n’appartenir qu’à moiD’élever votre gloire au rang où je la voi.
Je me consolerais toutefois avec joie
Des faveurs que sans moi le ciel sur vous déploie,
Et verrais sans envie agrandir un héros,
Si le marquis tenait ce qu’a promis Carlos,
S’il avait comme lui son bras à mon service.
Je venais à la reine en demander justice ;
Mais, puisque je vous vois, vous m’en ferez raison.
Je vous accuse donc, non pas de trahison,
Pour un cœur généreux cette tache est trop noire,Mais d’un peu seulement de manque de mémoire.
CARLOS.
Moi, madame ?
D. ELVIBE.
Écoutez mes plaintes en repos.
Je me plains du marquis, et non pas de Carlos.