DON SANCHE, ACTE III, SCÈNE VI.
Et si vous devez rompre un nœud si salutaire,Hasarder un repos à votre État si doux,
Qu’affermit sous vos lois la concorde entre nous.
D. ISABELLE.
Et ne savez-vous point qu’étant ce que vous êtes,
Vos sœurs, par conséquent, mes premières sujettes,Les donner sans mon ordre, et même malgré moi,C’est dans mon propre État m’oser faire la loi?
D. MANBIQUE.
Agissez donc enfin, madame, en souveraine,
Et souffrez qu’on s’excuse, ou commandez en reine ;Nous vous obéirons, mais sans y consentir ;
Et pour vous dire tout avant que de sortir,
Carlos est généreux, il connaît sa naissance ;
Qu’il se juge en secret sur cette connaissance ;
Et s’il trouve son sang digne d’un tel honneur,
Qu’il vienne, nous tiendrons l’alliance à bonheur ;Qu’il choisisse des deux, et l’épouse, s’il l’ose.
Nous n’avonsplus, madame, à vous direautrechose:Mettre en un tel hasard le choix de lÿir époux,
C’est jusqu’où nous pouvons nous abaisser pour vous ;Mais, encore une fois, que Carlos y regarde,
Et pense à quels périls cet hymen le hasarde.
D. ISABELLE.
Vous-méme gardez bien, pour le trop dédaigner,
Que je ne montre enfin comme je sais régner.
SCÈNE V.
D. ISABELLE.
Quel est ce mouvement qui tous deux les mutine,Lorsque l’obéissance au trône les destine?
Est-ce orgueil? est-ce envie? est-ce animosité,Défiance, mépris, ou générosité ?
N’est-ce point que le ciel ne consent qu’avec peineCette triste union d’un sujet à sa reine,
Et jette un prompt obstacle aux plus aisés desseinsQuilaissent clioirmonsceptre en leurs indignes mains?Mes yeux n’ont-ils horreur d’une telle bassesseQue pour s’abaisser trop lorsque je les abaisse?
Quel destin à ma gloire oppose mon ardeur ?
Quel destin à ma flamme oppose ma grandeur?
Si ce n’est que par là que je m’en puis défendre,
Ciel, laisse-moi donner ce que je n’ose prendre;
Et puisque enfin pour moi tu n’as point fait de rois,Souffre de mes sujets le moins indigne choix.
SCÈNE VI.
D. ISABELLE, BLANCHE.
D. ISABELLE.
Blanche, j’ai perdu temps.
, BLANCHE.
Je l’ai perdu de même.
D. ISABELLE.
Les comtes à ce prix fuyent le diadème.
BLANCHE.
Et Carlos ne veut point de fortune à ce prix.
D. ISABELLE.
Rend-il haine pour haine, et mépris pour mépris ?
BLANCHE.
Non, madame, au contraire, il estime ces damesDignes des plus grands cœurs et des plus belles flam-D. ISABELLE. [mes.
Et qui l’empêche donc d’aimer et de choisir ?
BLANCHE.
Quelque secret obstacle arrête son désir.
Tout le bien qu’il en dit ne passe point l’estime ;Charmantes qu’elles sont, les aimer c’est un crime.
Il ne s’excuse point sur l’inégalité;
Il semble plutôt craindre une infidélité;
Et ses discours obscurs, sous un confus mélange,M’ontfaitvoirmalgréluicommeunehorreur du chan-Comme une aversion qui n’a pour fondement [ge,Que les secrets liens d’un autre attachement.
D. ISABELLE.
Il aimerait ailleurs !
BLANCHE.
Oui, si je ne m’abuse,
Il aime en lieu plus haut que n’est ce qu’il refuse;
Et si je ne craignais votre juste courroux,
J’oserais deviner, madame, que c’est vous.
D. ISABELLE.
Ah ! ce n’est pas pour moi qu’il est si téméraire ;Tantôt dans ses respects j’ai trop vu le contraire :
Si l’éclat de mon sceptre avait pu le charmer,
Il ne m’aurait jamais défendu de l’aimer.
S’il aime en lieu si haut, il aime done Elvire ;
Il doit l’accompagner jusque dans son empire ;
Et fait à mes amants ces défis généreux,
Non pas pour m’acquérir, mais pour se venger d’eux.
Je l’ai donc agrandi pour le voir disparaître,
Et qu’une reine, ingrate à l’égal de ce traître,M’enlève, après vingt ans de refuge en ces lieux,
Ce qu’avait mon État de plus doux à mes yeux !
Non, j’ai pris trop de soin de conserver sa vie.
Qu’il combatte, qu’il meure, et j’en serai ravie.
Je saurai par sa mort à quels vœux m’engager,
Et j’aimerai des trois qui m’en saura venger.
BLANCHE.
Que vous peut offenser sa flamme ou sa retraite,Puisque vous n’aspirez qu’à vous en voir défaite?
Je ne sais pas s’il aime ou done Elvire ou vous,
Mais je ne comprends point ce mouvement jaloux.
D. ISABELLE.
Tu ne le comprends point ! et c’est ce qui m’étonne :
40 .