NICOMÈDE, ACTE II, SCÈNE UI.
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NICOMÈDE.
Seigneur, c’est à vous seul de faire Attale roi.
FRUSIAS.
C’est votre intérêt seul que sa demande touche.
NICOMÈDE.
Le vôtre toutefois m’ouvrira seul la bouche.
De quoi se mêle Rome, et d’où prend le sénat,
Vous vivant, vous régnant, ce droit sur votre État?Vivez, régnez, seigneur, jusqu’à la sépulture,
Et laissez faire après, ou Rome, ou la nature.
PRUSIAS.
Pour de pareils amis il faut se faire effort.
NICOMÈDE.
Qui partage vos biens aspire à votre mort ;
Et de pareils amis, en bonne politique...
PRUSI AS.
Ah ! ne me brouillez point avec la république ;
Portez plus de respect à de tels alliés.
NICOMÈDE.
Je ne puis voir sous eux les rois humiliés;
Et, quel que soit ce fils que Rome vous renvoie,Seigneur, je lui rendrais son présent avec joie.
S’il est si bien instruit en l’art de commander,
C’est un rare trésor qu’elle devrait garder,
Et conserver chez soi sa chère nourriture 2 ,
Ou pour le consulat, ou pour la dictature.
flaminius , à Prusias.
Seigneur, dans ce discours qui nous traite si mal,Vous voyez un effet des leçons d’Annibal ;
Ce perfide ennemi de la grandeur romaineN’en a mis en son cœur que mépris et que haine 2 .
disciple d’Annibal hait les Romains, il le charge de répondre àl’ambassadeur de Rome, qu’il croit avoir grand intérêt de mé-nager. Prusias n’a nulle raison de répondre à l’ambassadeurpar une autre bouche, et il s’expose visiblement à voir l’am-bassadeur outragéjiar Nicomède. Il a commencé par dire à sonlils : Vous êtes criminel d’Ëtat, vous méritez d’être puni demort; et il linit par lui dire : Répondez pour moi à l’ambas-sadeur de Rome en ma présence : faites le personnage deroi, tandis que je ferai celui de subalterne. C’est au fond unescène de lazzi : passe encore si cette scène était nécessaire ; maiselle ne sert à rien. Prusias joue un rôle avilissant; mais celuide Nicomède est noble et imposant. Ces personnages plaisenttoujours à la multitude, et révoltent quelquefois les honnêtesgens. C’est toujours un problème à résoudre, si les caractèresbas et faibles peuvent tigurer dans une tragédie. Le parterres’élève contre eux à une première représentation : on aime àfaire tomber sur l’auteur le mépris que lui-même inspire pourle personnage ; les critiques se déchaînent : cependant ces carac-tères sont dans la nature; Maxime dans Cinna, Félix dansPolyeucte.
1 Cela n’est pas français, et conserver ne se lie pas avecqu’elle devrait. Nicomède a déjà parlé de bonne nourriture : sivous faites état de cette nounùture. (V.) — Voltaire se trompe ;c’est Flaminius, et non pas Nicomède, qui a dit, au commence-ment de cette scène :
Si vous faites état de cette nourriture. (P.)
2 Cela n’est pas français, n’en mettre que mépris. (V.)
NICOMÈDE.
Non, mais il m’a surtout laissé ferme en ce point,D’estimer beaucoup Rome, et ne la craindre point.On me croit son disciple, et je le tiens à gloire 1 ;
Et quand Flaminius attaque sa mémoire,
Il doit savoir qu’un jour il me fera raisonD’avoir réduit mon maître au secours du poison,
Et n’oublier jamais qu’autrefois ce grand hommeCommença par son père 2 à triompher de Rome.
FEAMINIOS.
Ah! c’est trop m’outrager!
NICOMÈDE.
N’outragez plus les morts.
PRUSIAS.
Et vous, ne cherchez point à former de discords ;Parlez et nettement sur ce qu’il me propose.
NICOMÈDE.
Eh bien! s’il est besoin de répondre autre chose,Attale doit régner, Rome l’a résolu ;
Et, puisqu’elle a partout un pouvoir absolu,
C’est aux rois d’obéir alors qu’elle commande.
Attale a le cœur grand, l’esprit grand, l’âme grande,Et toutes les grandeurs dont se fait un grand roi 3 .Mais c’est trop que d’en croire un Romain sur sa foi,Par quelque grand effet voyons s’il en est digne,
S’il a cette vertu, cette valeur insigne :
Donnez-lui votre armée, et voyous ces grands coups ;Qu’il en fasse pour lui ce que j’ai fait pour vous 4;Qu’il règne avec éclat sur sa propre conquête,
Et que de sa victoire il couronne sa tête.
Je lui prête mon bras, et veux dès maintenant,
S’il daigne s’en servir, être son lieutenant.
L’exemple des Romains m’autorise à le faire 5 ;
Le fameux Scipion le fut bien de son frère ;
Et lorsque Autiochus fut par eux détrôné,
1 Cette manière de s’exprimer a vieilli. (V.) — Elle nous pa-rait mériter d’étre conservée. (P.)
2 Voyez notre remarque sur le personnage de Flaminius,scène cinquième du premier acte. Il n’est pas encore dansl’exactitude historique que ce soitpar un Flaminius qu’Annibalait commencé à triompher de Rome. La journée de Trasimèneavait été précédée par lesbataillesduTésin et delà Trébie. (P.)
3 Ces deux vers sont du nombre de ceux que les comédiensavaient corrigés : en effet, cette distinction du cœur, de l’es-prit, et de l’àme, cette énumération de parties faite ironique-ment , est trop loin du ton de la tragédie ; et cette répétition degrand et grande est comique. (V.)
4 On ne devine pas d’abord ce que veut dire cet en ; il est très-inutile , et il se rapporte à vertu , qui est deux vers plus haut.(V.) — Ne se rapporte-il pas beaucoup plus naturellement àdonnez-lui votre armée, qui n’est qu’à un vers de distance?Ne croirait-on pas que Voltaire, au lieu d’éclaircir le texte {cequi était le devoir d’un commentateur) se plaisait, au contraire,à l’embrouiller? (V.)
5 On a déjà dit que cette expression ne doit jamais être ad-mise : elle est ici vicieuse, parce que le faire se rapporte à êtreetsiguilie à la lettre faire son lieutenant. (V.)