NICOMEDE, ACTE 11, SCÈNE III.
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Sous les lois du plus jeune on vit marcher l'aîné.
Les bords de l’Hellespont, ceux de la mer Égée,
Le reste de l’Asie à nos côtés rangée 1 ,
Offrent une matière à son ambition....
FLAMINIUS.
Rome prend tout ce reste en sa protection ;
Et vous n’y pouvez plus étendre vos conquêtesSans attirer sur vous d’effroyables tempêtes.
NICOMÈDE.
J’ignore sur ce point les volontés du roi :
Mais peut-être qu’un jour je dépendrai de moi ;
Et nous verrons alors l’effet de ces menaces.
Vous pouvez cependant faire munir ces places,Préparer un obstacle à mes nouveaux desseins,Disposer de bonne heure un secours de Romains,
Et si Flaminius en est le capitaine 2 ,
Nous pourrons lui trouver un lac de Trasimène.
PBUSIAS.
Prince, vous abusez trop tôt de ma bonté :
Le rang d’ambassadeur doit être respecté ;
Et l’honneur souverain qu’ici je vous défère....
NICOMÈDE.
Ou Iaissez-moi parler, sire, ou faites-moi taire 3 .
Je ne sais point répondre autrement pour un roiA qui dessus son trône on veut faire la loi.
PBUSIAS.
Vous m’offensez moi-même en parlant de la sorte;Et vous devez dompter l’ardeur qui vous emporte.
NICOMÈDE.
Quoi! je verrai, seigneur, qu’on borne vos États,Qu’au milieu de ma course on m’arrête le bras,
Que de vous menacer on a même l’audace,
Et je ne rendrai point menace pour menace!
Et je remercîrai qui me dit hautementQu’il ne m’est plus permis de vaincre impunément!pbusias , à Flaminius.
Seigneur, vous pardonnez aux chaleurs de son âge 4 ;Le temps et la raison pourront le rendre sage 5 .
1 Voltaire, après avoir lu dans une mauvaise édition,
Le reste de l’Asie à nos côtes rangée,
critique ce vers de la manière suivante : « On dit ranger lescôtes, mais non rangée aux côtes, pour située; c’est un Bar-barisme. »
2 Ce n’est pas le même Flaminius, mais l’insulte n’en est pasmoindre. (V.) — L’ambassadeur Flaminius n’est pas, à la vé-rité, le lils de ce Flaminius qui combattit si malheureusement àTrasimène ; et c’est ce que Voltaire aurait dit expliquer plus tôtet plus clairement : mais le spectateur le suppose avec Cor-neille; et, si l’on admet la supposition, l’ironie devient non-seulement accablante, mais nous n’en connaissons pas dansnotre langue qui ait autant de force et de noblesse.(P.)
3 II est clair qu’il n’y a pas de milieu ; le sens est : puisquevous m’avez fait répondre pour vous, laissez-moi parler.
(V.)
4 Chaleurs de son Age, mauvais terme. (V.)
3 C’est ce qu’on dit à un enfant mal morigéné : ce n’est pas
NICOMÈDE.
La raison et le temps m’ouvrent assez les yeux.
Et l’âge ne fera que me les ouvrir mieux.
Si j’avais jusqu’ici vécu comme ce frère,
Avec une vertu qui fût imaginaire( Car je l’appelle ainsi quand elle est sans effets ;
Et l’admiration de tant d’hommes parfaitsDont il a vu dans Rome éclater le mérite,
N’est pas grande vertu si l’on ne les imite ) ;
Si j’avais donc vécu dans ce même reposQu’il a vécu dans Rome auprès de ses héros,
Elle me laisserait la Bithynie entière,
Telle que de tous temps l’aîné la tient d’un père,
Et s’empresserait moins à le faire régner,
Si vos armes sous moi n’avaient su rien gagner :
Mais parce qu’elle voit avec la Bithynie
Par trois sceptres conquis trop de puissance unie,
Il faut la diviser ; et, dans ce beau projet,
Ce prince est trop bien né pour vivre mon sujet !Puisqu’il peut la servir à me faire descendre ',
Il a plus de vertu que n’en eut Alexandre ;
Et je lui dois quitter, pour le mettre en mon rang 2 ,Le bien de mes aïeux, ou le prix de mon sang.Grâces aux immortels, l’effort de mon courageEt ma grandeur future ont mis Rome en ombrage :Vous pouvez l’en guérir, seigneur, et promptement ;Mais n’exigez d’un lils aucun consentement :
Le maître qui prit soin d’instruire ma jeunesseNe m’a jamais appris à faire une bassesse.
FLAMINIUS.
A ce que je puis voir, vous avez combattu,
Prince, par intérêt, plutôt que par vertu.
Les plus rares exploits que vous ayez pu faireN’ont jeté qu’un dépôt sur la tête d’un père ;
Il n’est que-gardien de leur illustre prix,
Et ce n’est que pour vous que vous avez conquis,Puisque cette grandeur à son trône attachéeSur nul autre que vous ne peut être épanchée 3 .Certes, je vous croyais un peu plus généreux :
aiusi qu’on parle à un prince qui a conquis trois royaumes ; et,si ce jeune homme n’est pas sage, pourquoi Prusias l’a-t-ilchargé de parler pour lui? (Y.)
1 Ce vers est inintelligible : à quoi se rapporte ce la servir ?au dernier substantif, à la puissance de Nicomède, que Romeveut diviser. Me faire descendre; il faut dire d’où l’on des-cend : et monté sur le faite, il aspire à descendre . (Y.)
2 On ne dit point quitter à, on dit quitter pour : je doisquitter pour lui, ou je lui dois céder, laisser, abandonner.(Y.)
3 Jeter un dépôt sur une tête, être garde d'un prix, unegrandeur épanchée; toutes expressions impropres et incor-rectes : de plus, ce discours de Flaminius semble un peu so-phistique. L’exemple de Scipion, qui ne prit point Carthagepour lui, et qui ne le pouvait pas, ne conclut rien du tout contreun prince qui n’est pas républicain, et qui ades droits sur sesconquêtes. (V.)