Band 
Tome second.
Seite
210
JPEG-Download
 

HO SOPHON1SBE, ACTE I, SCÈNE IV.

Comme vos Tyriens passent pour Africains,

Au milieu de l’Afrique il naîtra des Romains :

Et, si de ce qu’on voit nous croyons le présage,

11 en pourra bien naître au milieu de CarthagePour qui notre amitié n’aura rien de honteux,

Et qui sauront passer pour Africains comme eux.

SOPHONISBE.

Vous parlez un peu haut.

É11YXE.

Je suis amante et reine.

SOPHONISBE.

Et captive, de plus.

ÉBYXEi

On va briser ma chaîne;

Et la captivité ne peut abattre un coeurQui se voit assuré de celui du vainqueur.

Il est tel dans vos fers que sous mon diadème :N’outragez plus ce prince, il a ma foi, je l’aime ;

J’ai la sienne, et j’en sais soutenir l’intérêt.

Du reste, si la paix vous plaît, ou vous déplaît,

Ce n’est pas mon dessein d’en pénétrer la cause.

Ea bataille et la paix sont pour moi même chose.D'une ou l’autre aujourd’hui finira mes ennuis;

Mais l’une vous peut mettre en l’état où je suis.

S0PJ10N1SBE.

.Te pardonne au chagrin d’un si long esclavage ,

Qui peut avec raison vous aigrir le courage,

Et voudrais vous servir malgré ce grand courroux.

ÉRYXE.

Craignez que je ne puisse en dire autant de vous.Mais le roi vient, adieu; je n’ai pas l’imprudenceDe m’offrir pour troisième à votre conférence;

Et d’ailleurs, s'il vous vient demander votre aveu,Soit qu’il l’obtienne, ou non, il m’importe fort peu '.

1 Otto conversation politique entre deux femmes, leurs pe-tites picoteries, n’élèvenl l’Ame <lu .spectateur, ni ne la remuent,et le lecteur est rebuté (le voir à tout moment de ces vers decomédie que Corneille s'est permis dans toutes ses piècesdepuisCinna, et que le succès constant de Cinna devait l’engager àproscrire de son style. On pourrait observer les solécismes, lesbarbarismes de ces deux femmes, et, ce qui est bien plus im-pardonnable, leur langage trivial et comique, il n’est pas per-mis de mettre dans une tragédie des vers tels que ceux-ci :

Avez-vous en ces lieux quelque commerce? — Aucun. —

D'où le «avez-vous donc? — D’un peu de sens commun....

On pourrait fort attendre. — Et, durant cette nttente,

Vous pourriez u’avoir pas l’Ame lu plus contente....

On ne voit point d’ici ce qui se passe à Rome. —

Mais , madame , les dieux vous l’ont-ils révélé? —

.L’Ame la plus crédule

D’un miracle pnreil ferait quelque scrupule. —

.Un succès hautement emporté,

Oui mettrait notre gloire en plus d'égalité. —

Du reste, si lu paix vous plaît, ou vous déplaît ...

La bataille et la paix sont pour moi même chose, etc. etc.

C’esl IA coqueSaint-Iîvrcmond appelle parler avec dignité; c’est

SCÈNE IV.

SYPHAX, SOPHONISBE, HERMINIE,BOCCHAR.

SOPHONISBE.

Eh bien ! seigneur, la paix, l’avez-vous résolue?

SYPHAX.

Vous en êtes encor la maîtresse absolue,

Madame ; et je n’ai pris trêve pour un moment,Qu’afin de tout remettre à votre sentiment.

On m’offre le plein calme, on m’offre de me rendreCe que dans mes États la guerre a fait surprendre,L’amitié des Romains que pour vous j’ai trahis.

SOPHONISBE.

Et que vous offre-t-on, seigneur, pour mon pays ?

SYPHAX.

Loin d’exiger de moi que j’y porte mes armes,

On me laisse aujourd’hui tout entier à vos charmes ;On demande que, neutre en ces dissensions,

Je laisse aller le sort de vos deux nations.

x SOPHONISBE.

Et ne pourrait-on point vous en faire l’arbitre?

SYPHAX.

Le ciel semblait m’offrir un si glorieux titre,

Alors qu’on vit dans Cyrthe entrer d’un pas égal,D’un côté Scipion, et de l’autre Asdrubal.

Je vis ces deux héros, jaloux de mon suffrage,

Le briguer, l’un pour Rome, et l’autre pour Carthage,Je les vis à ma table, et sur un même lit;

Et comme ami commun , j’aurais eu tout crédit.Votre beauté, madame, emporta la balance.

De Carthage pour vous j’embrassai l’alliance ;

Et, comme on ne veut point d’arbitre intéressé,C’est beaucoup aux vainqueurs d’oublier le passé.

En l’état où je suis, deux batailles perdues,

Mes villes la plupart surprises ou rendues,

Mon royaume d’argent et d’hommes affaibli,

C’est beaucoup de me voir tout d’un coup rétabli.

Je reçois sans combat le prix de la victoire ;

Je rentre sans péril en mapremièregloire;

Et ce qui plus que tout a lieu de m’être doux,

Il m’est permis enfin de vivre auprès de vous.

SOPHONISBE.

Quoi que vous résolviez, c’est à moi d’y souscrire ;J’oserai toutefois m’enhardir à vous dire

la véritable tragédie : et VAniromaquc de Racine est, à sesyeux, une pièce dans laquelle il y a des choses qui approchentdu bon ! Tel est te préjugé, telle est l’envie secrète qu’on porteau mérite nouveau sans presque s’en apercevoir. Saint-Évre-mond était né après Corneille, et avait vu paître Racine. Osonsdire qu’il n’étail digne de Juger ni l'un ni l’autre. Il n’y a peut-être jamais eu de réputation plus usurpée que celte de Saint-Évremond. (V.)