SOPHONISBE. ACTE I. SCENE IV.
Qu’avec plus de plaisir je verrais ce traité,
Si j’y voyais pour vous, ou gloire, ou sûreté.
Mais, seigneur, m'aimez-vous encor ?
SYPHAX.
Si je vous aime?
SOPHONISBE.
Oui, m’aimez-vous encor, seigneur?
SYPHAX.
Plus que moi-même.
SOPHONISBE.
Si mon amour égal rend vos jours fortunés,
Vous souvient-il encor de qui vous le tenez?
SYPHAX.
De vos bontés, madame.
SOPHONISBE.
Ah ! cessez, je vous prie,De faire en ma faveur outrage à ma patrie.
Un autre avait le choix de mon père et le mien ;
Elle seule pour vous rompit ce doux lien.
•Te brûlais d’un beau feu, je promis de l’éteindre;
J’ai tenu ma parole, et j’ai su m’y contraindre.
Mais vous ne tenez pas, seigneur, à vos amisCe qu’acceptant leur don vous leur avez promis;
Et pour ne pas user vers vous d’un mot trop rude,Vous montrez pour Carthage un peu d’ingratitude.
Quoi ! vous, qui lui devez ce bonheur de vos jours,Vous, que mon hyménée engage à son secours,Vous, que votre serment attache à sa défense,
Vous manquez de parole et de reconnaissance!
Et, pour remerciaient de me voir en vos mains,
Vous la livrez vous-même en celles des Romains!Vous brisez le pouvoir dont vous m’avez reçue,
Et je serai le prix d’une amitié rompue,
Moi qui, pour en étreindre à jamais les grands nœuds,Ai d'un amour si juste éteint les plus beaux feux!
Moi , que vous protestez d’aimer plusque vous-même!Ah ! seigneur, Iedirai-je? est-ce ainsi que l’on m’aime?
SYPHAX.
Si vous m’aimiez, madame, il vous serait bien douxDe voir comme je veux ne vous devoir qu’à vous;Vous ne vous plairiez pas à montrer dans votre âmeLes restes odieux d’une première flamme,
L’un amour dont l’hymen qu’on a vu nous unirDevrait avoir éteint jusques au souvenir.
Vantez-moi vos appas, montrez avec courageLe prix impérieux dont m’achète Carthage;
Avec tant de hauteur prenez son intérêt,
Qu’il me faille en esclave agir comme il lui plaît;
Au moindre soin des miens traitez-inoi d’infidèle,
Lt ne me permettez de régner que sous elle :
"Jais épargnez ce comble aux malheurs que je crains,D’entendre aussi vanter ces beaux feux mal éteints,Et de vous en voir l’âme encor tout obsédéeLn nia présence même en caresser l’idée.
SOPHONISBE.
Je m’en souviens, seigneur, lorsque vous oubliezQuels vœux mon changement vous a sacrifiés,
Et saurai l’oublier, quand vous ferez justiceA ceux qui vous ont fait un si grand sacrifice.
Au reste, pour ouvrir tout mon cœur avec vous,
Je n’aime point Carthage à l’égale d’un époux;
Mais, bien que moins soumise à son destin qu’au vôtre,J’y crains également et pour l’un et pour l’autre;
Et ce que je vous suis ne saurait empêcherQue le plus malheureux ne me soit le plus cher.
Jouissez de la paix qui vous vient d’être offerte,Tandis que j’irai plaindre et partager sa perte;
J’y mourrai sans regret, si mon dernier momentVous laisse en quelque état de régner sûrement.Mais, Carthage détruite, avec quelle apparenceOserez-vous garder cette fausse espérance?
Rome, qui vous redoute et vous flatte aujourd’hui,Vous craindra-t-elle encor, vous voyant sans appui,Elle qui de la paix ne jette les amorcesQue par le seul besoin de séparer vos forces,
Et qui dans Massinisse, et voisin, et jaloux,
Aura toujours de quoi se brouiller avec vous?
Tous deux vous devront tout. Carthage abandonnéeVaut pour l’un et pour l’autre une grande journée.Mais un esprit aigri n’est jamais satisfaitQu’il n’ait vengé l’injure en dépit du bienfait.Pensez-y : votre armée est la plus forte en nombre ;Les Romains ont tremblé dès qu’ils en ont vu l’ombre;Utique à l’assiéger retient leur Scipion :
Un temps bien pris peut tout; pressez l’occasion.
De ce chef éloigné la valeur peu communePeut-être à sa personne attache leur fortune :
Il tient auprès de lui la fleur de leurs soldats.
En tout événement Cyrthe vous tend les bras ;
Vous tiendrez, et longtemps, dedans cette retraite,Mon père cependant répare sa défaite ;
Hannon a de l’Espagne amené du secours;
Annibal vient lui-même ici dans peu de jours.
Si tout cela vous semble un léger avantage,Renvoyez-moi, seigneur, me perdre avec Carthage :J’y périrai sans vous; vous régnerez sans moi.
Vous préserve le ciel de ce que je prévoi !
Et daigne son courroux, me prenant seule en butte,M’exempter par ma mort de pleurer votre chute !
SYPHAX.
A des charmes si forts joindre celui des pleurs !Soulever contre moi ma gloire et vos douleurs !
C’est trop, c’est trop, madame; il faut vous satisfaire.Le plus grand des malheurs serait de vous déplaireEt tous mes sentiments veulent bien se trahirA la douceur de vaincre ou de vous obéir.
La paix eût sur ma tête assuré ma couronne ;
Il faut la refuser, Sophonisbe l’ordonne;