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Tome second.
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11G SOPHONISBE, ACTE II, SCENE IV.

Et, quoi que mes succès m’offrent de confiance,

Avec tout mon amour, je ne puis rien pour vous,

Si demain Rome en moi ne trouve votre époux.

SOPHONISBE.

Il faut donc qu’à mon tour je parle avec franchise, .Puisqu’un péril si grand ne veut point de remise.L’hymen que vous m’offrez peut rallumer mes feux,Et pour hriser mes fers rompre tous autres nœuds ;Mais , avant qu’il vous rende à votre prisonnière,

Je veux que vous voyiez son âme tout entière,

Et ne puissiez un jour vous plaindre avec sujetDe n’avoir pas bien vu ce que vous aurez fait.

Quand j’épousai Sypliax, je n’y fus point forcée;Je vous quittai sans peine, et tous mes vœux trahisCédèrent avec joie au bien de mon pays.

En un mot, j’ai reçu du ciel pour mon partageL’aversion de Rome et l’amour de Carthage.

Vous aimez Lælius, vous aimez Scipion,

Vous avez lieu d’aimer toute leur nation ;

Aimez-la, j’y consens, mais laissez-moi ma haine.Tant que vous serez roi, souffrez que je sois reine,Avec la liberté d’aimer et de haïr,

Et sans nécessité de craindre ou d’obéir.

Voilà quelle je suis, et quelle je veux être.

J’accepte votre hymen, mais pour vivre sans maître ;Et ne quitterais point l’époux que j’avais pris,

Si Rome se pouvait éviter qu’à ce prix.

A ces conditions me voulez-vous pour femme?

MASSINISSE.

A ces conditions prenez toute mon âme ;

Ets’il vousfautencor quelques nouveaux serments....SOPHONISBE.

Ne perdez point, seigneur, ces précieux moments;Et, puisque sans contrainte il m’est permis de vivre,Faites tout préparer; je m’apprête à vous suivre.

•MASSINISSE.

J’y vais; mais de nouveau gardez que Lælius....

SOPHONISBE.

Cessez de vous gêner par des soins superflus;

J’en connais l’importance, et vous rejoins au temple 1 .

SCÈNE V.

SOPIIONTSBE, IIERMINIE.

SOPHONISBE.

Tu vois, mon bonheu^passe et l’espoir et l’exemple ;Et c’est, pour peu qu’on aime, une extrême douceurDe pouvoir accorder sa gloire avec son cœur :

Mais c’en est une ici bien autre, et sans égale,

' Scène froide encore, parce que le spectateur sait déjà quelparlta pris Massinisse, parce qu’elle est dénuée de grandes pas-sions el de grands mouvements de i’àme. (V.)

D’enlever, et si tôt, ce prince à ma rivale,

De lui faire tomber le triomphe des mains,

Et prendre sa conquête aux yeux de ses Romains.Peut-être avec le temps j’en aurai l’avantageDe l’arracher à Rome, et le rendre à Carthage ;

Je m’en réponds déjà sur le don de sa foi :

Il est à mon pays, puisqu’il est tout à moi.

A ce nouvel hymen c’est ce qui me convie,

Non l’amour, non la peur, de me voir asservie.L’esclavage aux grands cœurs n’est point à redouter,Alors qu’on sait mourir, on sait tout éviter : (

Mais, comme enfin la vie est bonne à quelque chose <,Ma patrie elle-même à ce trépas s’oppose,

Et m’en désavoûrait si j’osais me ravirLes moyens que l’amour m’offre de la servir.

Le bonheur surprenant de cette préférenceM’en donne une assez juste et flatteuse espérance.Que ne pourrai-je point si, dès qu’il m’a pu voir,Mes yeux d’une autre reine ont détruit le pouvoir!Tu l’as vu comme moi, qu’aucun retour vers elleN’a montré qu’avec peine il lui fût infidèle ;

Il ne l’a point nommée, et pas même un soupirN’en a fait soupçonner le moindre souvenir.

IIERMINIE.

Ce sont grandes douceurs que le ciel vous renvoie :Mais il manque le comble à cet excès de joie,

Dont vous vous sentiriez encor bien mieux saisir,

Si vous voyiez qu’Éryxe en eût du déplaisir.

Elle est indifférente, ou plutôt insensible :

A vous servir contre elle elle fait son possible :Quand vous prenez plaisir à troubler son discours.Elle en prend à laisser au vôtre un libre cours ;

Et ce héros enfin que votre soin obsèdeSemble ne vous offrir que ce qu’elle vous cède.

Je voudrais qu’elle vît un peu plus son malheur,Qu’elle en fît hautement éclater la douleur;

Que l’espoir inquiet de se voir son épouseJetât un plein désordre en son âme jalouse ;

Que son amour pour lui fût sans bonté pour vous.

SOPHONISBE.

Que tu te connais mal en sentiments jaloux!

Alors qu’on l’est si peu qu’on ne pense pas l’être,

On n’y réfléchit point, on laisse tout paraître;

Mais quand on l’est assez pour s’en apercevoir,

On met tout son possible à n’en laisser rien voir.

Érvxe qui connaît et qui hait sa faiblesseLa renferme au dedans, et s’en rend la maîtresse ;Mais cette indifférence où tant d’orgueil se jointNe part qued’un dépit jaloux au dernier point;

Et sa fausse bonté se trahit elle-mêmePar l’effort qu’elle fait à se montrer extrême :

1 La vie est bonne à quelque chose : quels discours el quelsraisonnements! (V.)