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Tome second.
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SOPHOiMSBE, ACTE III, SCÈNE II.

Mais jamais un tel vol n’aura rien qui m’irrite ;

Et vous vivrez sans trouble en vos contentements,S’ils n’ont à redouter que mes ressentiments.

MASSINISSE.

J’avais assez prévu qu’il vous serait facileDe garder dans ma perte un esprit si tranquille :

Le peu d’ardeur pour moi que vos désirs ont euDoit s’accorder sans peine avec cette vertu.

Vous avez feint d’aimer, et permis l’espérance;

Mais cet amour traînant n’avait que l’apparence;

Et, quand par votre hymen vouspouviezm’acquérir,Vous m’avez renvoyé pour vaincre, ou pour périr.J’ai vaincu par votre ordre, et vois avec surpriseQue je n’en ai pour fruit qu’une froide remise,

Et quelque espoir douteux d’obtenir votre choix [rois.Quand nous serons chez vous l’un et l’autre en vraisDites-moi donc, madame, aimiez-vous ma person-Ou le pompeux éclat d’une double couronne? [ne,Et, lorsque vous prêtiez des forces à mon bras,Etait-ce pour unir nos mains, ou nos Etats?

Je vous l’ai déjà dit, que toute ma vaillanceTient d’un si grand secours sa gloire et sa puissance.Je saurai m’acquitter de ce qui vous est dû,

Et je vous rendrai plus que vous n’avez perdu :

Mais comme en mon malheur ce favorable officeEn voulait à mon sceptre, et non à Massinisse,

Vous pouvez sans chagrin, dans mes destins meilleurs,Voir mon sceptre en vos mains, et .Massinisse ailleurs.Prenez ce sceptre aimé pour l’attacher au vôtre;

Ma main tant refusée est bonne pour une autre ;

Et son ambition a de quoi s’arrêterEn celui de Syphax qu’elle vient d’emporter.

Si vous m’aviez aimé, vous n’auriez pas eu honteD’en montrer une estime et plus haute et plus prompte,Ni craint de ravaler l’honneur de votre rangPour trop considérer le mérite et le sang.

La naissance suffit quand la personne est chère..

Un prince détrôné garde son caractère :

Mais, à vos yeux charmés par de plus forts appas,

Ce n’est point être roi que de ne régner pas.

Vous en vouliez en moi l’effet comme le titre ;

Et, quand de votre amour la fortune est l’arbitre,

Le mien, au-dessus d’elle et de tous ses revers,Reconnaît son objet dans les pleurs, dans les fers.Après m'être fait roi pour plaire à votre envie,

Aux dépens de mon sang, aux périls de ma vie ',Mon sceptre reconquis me met en libertéDe vous laisser un bien que j’ai trop acheté;

Et ce serait trahir les droits du diadème ,

Que sur le haut d’un trône être esclave moi-même.Un roi doit pouvoir tout; et je ne suis pas roi,

' Aux périls de. Celte locution, que nous avons empruntéeaux I.alins, ne s'emploie plus aujourd'hui qu'au singulier, eten cela elle s’est rapprochée de son origine.

S’il ne m’est pas permis de disposer de moi.

ÉRYXE.

Il est beau de trancher du roi comme vous faites;Mais n’a-t-on aucun lieu de douter si vous l’êtes?

Et n’est-ce point, seigneur, vous y prendre un peu mal,Que d’en faire l’épreuve en gendre d’Asdrubal?

Je sais que les Romains vous rendront la couronne,Vous en avez parole, et leur parole est bonne ;

Ils vous nommeront roi : mais vous devez savoirQu’ils sont plus libéraux du nom que du pouvoir;

Et que, sous leur appui, ce plein droit de tout faireN’est que pour qui ne veut que ce qui doit leur plaire.Vous verrez qu’ils auront pour vous trop d’amitiéPour vous laisser méprendre au choix d’une moitié.Ils ont pris trop de part en votre destinéePour ne pas l’affranchir d’un pareil hyménée ;

Et ne se croiraient pas assez de vos amis,

S’ils n’en désavouaient les dieux qui l’ont permis.

MASSINISSE.

Je m’en dédis, madame; et s’il vous est facileDe garder dans maperteun cœur vraiment tranquille,Du moins votre grande âme avec tous ses efforts,N’en conserve pas bien les fastueux dehors.

Lorsque vous étouffez l’injure et la menace,

Vos illustres froideurs laissent rompre leur glace;

Et cette fermeté de sentiments contraintsS’échappe adroitement du côté des Romains.

Si tant de retenue a pour vous quelque gêne,

Allez jusqu’en leur camp solliciter leur haine ;Traitez-y mon hymen de lâche et noir forfait ;N’épargnez point les pleurs pour en rompre l’effet ;Nommez-y-moi cent fois ingrat, parjure, traître :J’ai mes raisons pour eux, et je les dois connaître.

ÉRYXE.

Je les connais, seigneur, sans doute moins que vous,Et les connais assez pour craindre leur courroux.

Ce grand titre de roi que seul je considère,

Étend sur moi l’affront qu’en vous ils vont lui faire;Et rien ici n’échappe à ma tranquillitéQue par les intérêts de notre dignité.

Dans votre peu de foi c’est tout ce qui me blesse.Vous allez hautement montrer notre faiblesse,Dévoiler notre honte, et faire voir à tousQuels fantômes d’Etat on fait régner en nous.

Oui, vous allez forcer nos peuples de connaîtreQu’ils n’ont que le sénat pour véritable maître;

Et que ceux qu’avec pompe ils ont vu couronnerEn reçoivent les lois qu’ils semblent leur donner.C’est là mon déplaisir. Si je n’étais pas reine,

Ce que je perds en vous me ferait peu de peine :

Mais je ne puis souffrir qu’un si dangereux choixDétruise en un moment ce peu qui reste aux rois,

Et qu’en un si grand cœur l’impuissance de l’êtreAit ménagé si mal l’honneur de le paraître.