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Tome second.
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SOPHONISBE, ACTE IV, SCÈNE III.

LÆLIUS.

Ce don pour tout effet n’eut qu’un lûche abandon.Dès que Syphax parut, cet amour sans puissance...

MASSINISSE.

J’étais lors en Espagne, et durant mon absenceCarthage la força d’accepter ce parti :

Mais à présent Carthage en a le démenti.

En reprenant mon bien j’ai détruit son ouvrage,

Et vous fais dès ici triompher de Carthage.

LÆLIUS.

Commencer avant nous un triomphe si haut,Seigneur, c’est la braver un peu plus qu’il ne faut,

Et mettre entre elle et Rome une étrange balance,Que de confondre ainsi l’une et l’autre alliance,

Notre ami tout ensemble et gendre d’Asdrubal.Croyez-moi, ces deux noms s’accordent assez mal ;Et, quelque grand dessein que puisse être le vôtre,Vousne pourrez longtemps conserver l’un et l’autre.

Ne vous ligurez point qu’une telle moitiéSoit jamais compatible avec notre amitié,

Ni que nous attendions que le même artificeQui nous ôta Syphax nous vole Massinisse.

Nous aimons nos amis, et même en dépit d’euxNous savons les tirer de ce pas dangereux.

Ne nous forcez à rien qui vous puisse déplaire.MASSINISSE.

Ne m’ordonnez donc rien que je ne puisse faire;

Et montrez cette ardeur de servir vos amis,

A tenir hautement ce qu’on leur a promis.

Du consul et de vous j’ai la parole expresse;

Et ce grand jour a fait que tout obstacle cesse.

Tout ce qui m’appartient me doit être rendu.

LÆLIUS.

Et par où cet espoir vous est-il défendu ?

MASSINISSE.

Quel ridicule espoir en garderait mon âme,

Si votre dureté me refuse ma femme ?

Est-il rien plus à moi, rien moins à balancer?

Et du reste par là que me faut-il penser?

Puis-je faire aucun fonds sur la foi qu’on me donne,Et traité comme esclave attendre ma couronne?

LÆLIUS.

Nous en avons ici les .ordres du sénat,

Et même de Syphax il y joint tout l’État :

Mais nous n’en avons point touchant cette captive;Syphax est son époux, il faut qu’elle le suive.

MASSINISSE.

Syphax est son époux! et que suis-je, seigneur?

LÆLIIJS.

Consultez la raison plutôt que votre cœur ;

Et, voyant mon devoir, souffrez que je le fasse.

MASSINISSE.

Chargez, chargez-moi donc de vos fers en sa place;Au lieu d’un conquérant par vos mains couronné,

Traînez à votre Rome un vainqueur enchaîné.

Je suis à Sophonisbe, et mon amour fidèleDédaigne et diadème et liberté sans elle ;

Je ne veux ni régner, ni vivre qu’en ses bras :

Non, je ne veux...

LÆJLIUS.

Seigneur, ne vous emportez pas.MASSINISSE.

Résolus à ma perte, hélas ! que vous importeSi ma juste douleur se retient ou s’emporte?

Mes pleurs et mes soupirs vous fléchiront-ils mieux?Et faut-il à genoux vous parler comme aux dieux?Que j’ai mal'employé mon sang et mes services,Quand je les ai prêtés à vos astres propices,

Si j’ai pu tant de fois hâter votre destin,

Sans pouvoir mériter cette part au butin !

LÆLIUS.

Si vous avez, seigneur, hâté notre fortune,

Je veux bien que la proie entre nous soit commune;Mais pour la partager, est-ce à vous de choisir?Est-ce avant notre aveu qu’il vous en faut saisir?

MASSINISSE.

Ah! si vous aviez fait la moindre expérienceDe ce qu’un digne amour donne d’impatience , [fait ?Vous sauriez... Mais pourquoi n’en auriez-vous pasPour aimer à notre âge en est-on moins parfait ?

Les héros des Romains ne sont-ils jamais hommes?Leur Mars a tant de fois été ce que nous sommes !

Et le maître des dieux, des rois, et des amants,

En ma place aurait eu mêmes empressements.J’aimais, on l’agréait, j’étais ici le maître;

Vous m’aimiez, ou du moins vous le faisiez paraître.L’amour en cet état daigne-t-il hésiter,

Faute d’un mot d’aveu dont il n’ose douter?

Voir son bien en sa main et ne le point reprendre,Seigneur, c’est un respect bien difficile à rendre.

Un roi se souvient-il en des moments si douxQu’il a dans votre camp des maîtres parmi vous?

Je l’ai dû toutefois, et je m’en tiens coupable.

Ce crime est-il si grand qu’il soit irréparable?

Et sans considérer mes services passés,

Sans excuser l’amour par qui nos cœurs forcés...

LÆLIUS.

Vous parlez tant d’amour, qu’il faut que je confesseQue j’ai honte pour vous de voir tant de faiblesse ‘.

1 II y a bien de la força et (le la dignité dans les vers suivants :c’est ce morceau singulier, ce sont quelques autres tirades con-tre la passion de l’amour, qui ont fait dire assez mal à proposque Corneille avait dédaigné (1e représenter ses héros amoureux.Le discours de Lælius est noble, et a quelque chose de sublime;mais vous sentez que plus il est grand, plus il rend Massinissepetit. Massinisse est le premier personnage de la pièce, puisquec’est lui qui est passionné cl infortuné : dés que ce premier per-sonnage devient un subalterne traité avec mépris par son supé-rieur, ii ne peut plus être souffert. Il est impossible, comme on