I
SOPHONISBE, ACTE IV, SCÈNE V.
M’alléguez point les dieux ; si l’on voit quelquefoisCeur flamme s’emporter en faveur de leur choix,
Ce n’est qu’à leurs pareils à suivre leurs exemples;
Et vous ferez comme eux quand vous aurez des temples :Comme ils sont dans le ciel au-dessus du danger,
Ils n’ont là rien à craindre et rien à ménager.
Du reste, je sais bien que souvent il arriveQu’un vainqueur s’adoucit auprès de sa captive.
Les droits de la victoire ont quelque libertéQui ne saurait déplaire à notre âge indompté :
Mais quand à cette ardeur un monarque défère,
Il s’en fait un plaisir et non pas une affaire;
Il repousse l’amour comme un lâche attentat,
Dès qu’il veut prévaloir sur la raison d’État ;
Et son cœur, au-dessus de ces basses amorces,Laisse à cette raison toujours toutes ses forces.Quand l’amour avec elle a de quoi s’accorder,
Tout est beau, tout succède, on n’a qu’à demander;Mais, pour peu qu’elle en soit ou doive être alarmée,Son feu qu’elle dédit doit tourner en fumée.
Je vous en parle en vain : cet amour décevantDans votre cœur surpris a passé trop avant ;
Vos feux vous plaisent trop pour les vouloir éteindre :Et tout ce que je puis, seigneur, c’est de vous plaindre.MASSINISSE.
Me plaindre tout ensemble et me tyranniser !
LÆLIUS.
Vous l’avoûrez un jour, c’est vous favoriser.
l’a déjà dit, de s’intéresser à ce qu'on méprise. Quand le vieuxdon Diègue dit à Rodrigue, son iils,
L'amour n'est qu'un plaisir, l'honueur est un devoir,
il n'avilit point Rodrigue, ii le rend même plus intéressant, enmettant aux prises sa passion avec l’amour liliai ; mais si un en-voyé de Pompée venait reprocher à.Mithridate sa faiblesse pourMonime, s’il insultait avec une dérision amère au ridicule d’unvieillard amoureux, jaloux de ses deux enfants, Mithridate neserait plus supportable. Il parait que Lælius se moque continuel-lement de Massinisse, et que ce prince n’exprime ni assez ceQu’il doit dire, ni assez bien ce qu’il dit :
Quel ridicule espoir en garderait mon âme,
Si votre dureté me refuse ma femme?
Est-il rien plus à moi, rien moins à balancer ?
Lælius répond aces vers comiques, que sa femme n’est point safemme : le Numide ne parle alors que de son amour lulèle, dece qu’un digne amour donne d'impatience, des amours de Marset (le Jupiter; il dit qu’il ne veut régner et vivre que dans lesliras de Sophonisbe; il parle beaucoup plus tendrement de saPassion pour elle à Lælius qu’il n’en parle à elle-même, et parlà il redouble le méprisque Lælius lui témoigne. C’était là pour-tant une belle occasion de répondre avec dignité à Lælius, defaire valoir les droits des rois et des nations, d'opposer la vio-lence africaine à la grandeur romaine, de repousser l’outragePar l’outrage, au lieu de jouer le rôle d’un valet qui s’est mariéSfi ns la permission de sou maître. 11 soutieut ce malheureux per-s onnagedans)ascènesuivanteavecSophonisbe; ilia priede ve-nir demander grâce avec lui à Scipion; et eniin la faiblesse deSes expressions ne répond que trop à celle de son âme. (V.)
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MASSINISSE.
Quelle fareur, grands dieux! qui tient lieu de supplice !lælius.
Quand vous serez à vous, vous lui ferez justice.
MASSINISSE.
Ah! que cette justice est dure à concevoir !
LÆLIUS.
Je la connais assez pour suivre*mon devoir *.
SCÈNE IV.
LÆLIUS, MASSINISSE, MÉZÉTULLE,ALBIN.
ALBIN.
Scipion vient, seigneur, d’arriver dans vos tentes,Ravi du grand succès qui prévient ses attentes;
Et, ne vous croyant pas maître en si peu de jours,
Il vous venait lui-même amener du secours,
Tandis que le blocus laissé devant UtiqueRépond de cette place à notre république.
11 me donne ordre exprès de vous en avertir.
lælius, à Massinisse.
Allez à votre hymen le faire consentir :
Allez le voir sans moi ; je l’en laisse seul juge.
MASSINISSE.
Oui, contre vos rigueurs il sera mon refuge,
Et j’en rapporterai d’autres ordres pour vous.
LÆLIUS.
Je les suivrai, seigneur, sans en être jaloux.
MASSINISSE.
Mais avant mon retour si l'on saisit la reine....
LÆLIUS.
J’en réponds jusque-là, n’en soyez point en peine.Qu’on la fasse venir. Vous pouvez lui parler,
Pour prendre ses conseils, et pour la consoler.
Gardes, que sans témoins on le laisse avec elle.Vous, pour dernier avis d’une amitié fidèle,
Perdez fort peu de temps en ce doux entretien,
Et jusques au retour ne vous vantez de rien.
SCÈNE V.
MASSINISSE, SOPHONISBE, MÉZÉTULLE,HERM1NIE.
MASSINISSE. '*■
Voyez-la donc, seigneur, voyez tout son mérite,Voyez s’il est aisé qu’un héros.... Il me quitte,
1 Massinisse parait dans un avilissement encore plus grandque Sypliax : il vient se plaindre de ce qu’on lui prend safemme ; il fait l’apologie de l’amour devant le lieutenant de Sci-pion , et il fait cette apologie en vers comiques : pour aimer à•notre âyc, en est-on moins parfait? etc. : et Lælius, qui neparait là que pour dire qu’il ne faut point aimer, joue un rôleaussi froid que celui de Massinisse est humiliant. (V.)