Band 
Tome second.
Seite
228
JPEG-Download
 

128

SOPHONISBE, ACTE V, SCENE III.

Si vous n’aviez pas vu jusqu’au fond de son cœur,

Je vous dirais....

SOPIIONISBE.

Que Rome à présent l'intimide?

MÉZÉTULLE.

Madame, vous savez...;

SOPHONISBE.

Je sais qu’il est Numide.

Toute sa nation est sujette à l’amour ;

Mais cet amour s’allume et s’éteint en un jour :J’aurais tort de vouloir qu’il en eût davantage.

MÉZÉTULLE.

Que peut en cet état le plus ferme courage?

Scipion ou l’obsède ou le fait observer;

Dès demain vers Utique il le veut enlever....

SOPHONISBE.

N’avez-vous de sa part autre chose à me dire?

MÉZÉTULLE.

Par grâce on a souffert qu’il ait pu vous écrire,

Qu’il l’ait fait sans témoins ; et par ce peu de mots,Qu’ont arrosés ses pleurs, qu’ont suivis ses sanglots.Il vous fera juger....

SOPHONISBE.

Donnez.

MÉZÉTULLE.

Avec sa lettre,

Voilà ce qu’en vos mains j’ai charge de remettre.BILLET DE MASSIN1SSE A SOPHONISBE.

SOPHONISBE lit.

« Il ne m’est pas permis de vivre votre époux ;

« Mais enfin je vous tiens parole,

« Et vous éviterez l’aspect du Capitole,

« Si vous êtes digne de vous.

« Ce poison que je vous envoie« En est la seule et triste voie;

« Et c’est tout ce que peut un déplorable roi« Pour dégager sa foi. »

( Après avoir lu.)

Voilà de son amour une preuve assez ample.

Mais, s’il m’aimait encore, il me devait l’exemple :Plus esclave en son camp que je ne suis ici,

Il devait de son sort prendre même souci.

Quel présent nuptial d’un époux à sa femme !

Qu’au jour d’un hyménée il lui marque de flamme !Reportez, Mézétulle, à votre illustre roiUn secours dont lui-même a plus besoin que moi ;

Il ne manquera pas d’en faire un digne usageDès qu’il aura des yeux à voir son esclavage.

Si tous les rois d’Afrique en sont toujours pourvusPour dérober leur gloire aux malheurs imprévus,Comme eux et comme lui j’en dois être munie;

Et, quand il me plaira de sortir de la vie,

De montrer qu’une femme a plus de cœur que lui,

On ne me verra point emprunter rien d’autrui '.

SCÈNE III.

SOPHONISBE, ÉRYXE, page, HERMINIE,BARCÉE.

sophonisbe, au page.

Éryxe viendra-t-elle ? As-tu vu cette reine ?

LE PAGE.

Madame, elle est déjà dans la chambre prochaine,Surprise d’avoir su que vous la vouliez voir.

Vous la voyez, elle entre.

sophonisbe. 1

Elle va plus savoir

(à Éryxe.)

Si vous avez connu le prince Massinisse....ébyxe.

N’en parlons plus, madame; il vous a fait justice.sophonisbe.

Vous n’avez pas connu tout à fait son esprit;

Pour le connaître mieux, lisez ce qu’il m’écrit.ÉBYXE.

{Elle lit bas.)

Du côté des Romains je ne suis point surprise;

Mais ce qui me surprend, c’est qu’il les autorise,Qu’il passe plus avant qu’ils ne voudraient aller.

SOPHONISBE.

Que voulez-vous, madame? il faut s’en consoler-(à Mézétulle. )

Allez, et dites-lui que je m’apprête à vivre,

En faveur du triomphe, en dessein de le suivre;

Que, puisque son amour ne sait pas mieux agir,

Je m’y réserve exprès pour l’en faire rougir.

Je lui dois cette honte ; et Rome, son amie,

En verra sur son front rejaillir l’infamie :

Elle y verra marcher, ce qu’on n’a jamais vu,

La femme du vainqueur à côté du vaincu,

1 Comment se peul-il faire qu’une scène où un mari envoiedu poison à sa femme, soit froide et comique? C’est que cettefemme lui renvoie son poison après que ce poison lui a été pré-senté comme un message tout ordinaire ; c’est qu’elle lui faitdire qu’il n’a qu’à s’empoisonner lui-même. Après une si étrangescène, tout ce qui peut étonner, c’est qu’il se soit trouvé autre-fois des défenseurs de cette tragédie ; et ce qui serait plus éton-nant, c’est qu’on la rejouât aujourd'hui. Il y a des points d’his-toire qui paraissent, au premier coup d’œil, de beaux sujets detragédie, et qui, au fond , sont presque impraticables : tellessont, par exemple, les catastrophes de Sophonisbe et de Marc-Antoine. Une des raisons qui probablement excluront toujoursces sujets du théâtre, c’est qu’il est bien difficile que le hérosn’y soit avili. Massinisse, obligé de voir sa femme menée entriomphe à Rome, ou de la faire périr pour la soustraire à cetteinfamie, ne peut guère jouer qu’un rôle désagréable. Un vieuxtriumvir tel qu’Antoine, qui se perd pour une femme telle queCléopâtre, est encore moins intéressant, parce qu’il est plusméprisable. (V.)