SOPHONISBE, ACTE V, SCEiNE II. 157
Est moins que je ne sens, et plus que je ne veux.
(Elle rentre.)
MÉZÉTULLE.
Douterez-vous encor, seigneur, qu’elle vous aime?
MA.SSINISSE.
Mézétulle, il est vrai, son amour est extrême 1 ;
Mais cet extrême amour, au lieu de me flatter,
Ne saurait me servir qu’à mieux me tourmenter ;
Ce qu’elle m'en fait voir redouble ma souffrance.Reprenons toutefois un moment de constance;
En faveur de sa flamme espérons jusqu’au bout, tEt pour tout obtenir allons hasarder tout.
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ACTE CINQUIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
SOPHONISBE, HERMINIE.
SOPHONISBE.
Cesse de me flatter d’une espérance vaine.
Auprès de Scipion ce prince perd sa peine.
S’il l’avait pu toucher, il serait revenu ;
Et, puisqu’il tarde tant, il n’a rien obtenu.
HERMINIE.
Si tant d’amour pour vous s’impute à trop d’audace,fl faut un peu de temps pour en obtenir grâce :Moins on la rend facile, et plus elle a de poids.Scipion s’en fera prier plus d’une fois ;
Et peut-être son âme encore irrésolue....
SOPHONISBE.
Sur moi, quoi qu’il en soit, je me rends absolue ;Contre sa dureté j’ai du secours tout prêt,
Et ferai malgré lui moi seule mon arrêt.
Cependant de mon feu l’importune tendresseAussi bien que la gloire en mon sort s’intéresse,Veut régner en mon cœur contre ma liberté,
Et n’ose l’avouer de toute sa fierté.
Quelle bassesse d’âme! o ma gloire! d Carthage!Hut-il qu’avec vous deux un homme la partage?
Et l’amour de la vie en faveur d’un épouxDoit-il être en ce cœur aussi puissant que vous?
Ce héros a trop fait de m’avoir épousée;
De sa seule pitié s’il m’eût favorisée,
Cette pitié peut-être en ce triste et grand jourAurait plus fait pour moi que cet excès d’amour.
. 1 II serait à souhaiter qu’il le fût, 11 y aurai! au moins quelqueintérêt dans le pièce; mais Sophonisbe n’a point du tout celle"lustre faiblesse dont Massinisse l’a priée de faire voir les don-neurs. Elle ne lui a dit qu’un mot un peu tendre,; elle a tou-jours grand soin de persuader qu’elle n’aime que sa grandeur.
11 devait voir que Rome en juste déliance....
HERMINIE.
Mais vous lui témoigniez pareille impatience;
Et vos feux rallumés montraient de leur côtéPour ce nouvel hymen égale avidité.
SOPHONISBE.
Ce n’était point l’amour qui la.rendait égale;
C’était la folle ardeur de braver ma rivale;
J’en faisais mon suprême et mon unique bien :
Tous les cœurs ont leur faible, et c’était là le mien •.La présence d’Éryxe aujourd’hui m'a perdue ;
Je nie serais sans elle un peu mieux défendue;J’aurais su mieux choisir et les temps et les lieux.Mais ce vainqueur vers elle eût pu tourner les yeux :Tout mon orgueil disait à mon âme jalouseQu’une heure de remise en eût fait son épouse,
Et que, pour me braver à son tour hautement,
Son feu se fût saisi de ce retardement.
Cet orgueil dure encore, et c’est lui qui l’invite,
Par un message exprès à me rendre visite,
Pour reprendre à ses yeux un si cher conquérant,
Ou, s’il me faut mourir, la braver en mourant.
Mais je vois Mézétulle; en cette conjoncture,
Son retour sans ce prince est d’un mauvais augure.Raffermis-toi, mon âme, et prends des sentimentsA te mettre au-dessus de tous événements.
SCÈNE IL
SOPHONISBE, MÉZÉTULLE, HERMINIE.
SOPHONISBE.
Quand reviendra le roi ?
MÉZÉTULEE.
Pourrai-je bien vous direA quelle extrémité le porte un dur empire ?
Et si je vous le dis, pourrez-vous concevoirQuel est son déplaisir, quel est son désespoir?Scipion ne veut pas même qu’il vous revoie.
SOPHONISBE.
J’ai donc peu de raison d’attendre cette joie ;
Quand son maître a parlé, c’est à lui d’obéir.
Il lui commandera bientôt de me haïr :
Et, dès qu’il recevra cette loi souveraine,
Je ne dois pas douter un moment de sa haine.
MÉZÉTULLE.
Si vous pouviez douter encor de son ardeur,
1 Toutes les scènes précédentes ayant été si froides, il est im-possible que le cinquième acte ne le soit pas. Sophonisbe clie-inéme avertit qu’elle n’avait point de passion, qu’elle n’avaitque la folle ardeur de braver sa rivale, que c’était là son suprêmebien et son faible. Un tel faible n’est nullement tragique. Ellea donc un caractère aussi froid que ses deux maris, puisque, deson aveu, elle n’a qu’un caprice sans grandeur d\\me et sansamour. (V.)