Band 
Tome second.
Seite
134
JPEG-Download
 

134 OTHON, ACTE I, SCENE IL

Vous devriez dans l’âme être un peu combattu.

La nièce de Galba pour dot aura l’empire,

Et vaut bien que pour elle à ce prix on soupire :

Son oncle doit bientôt lui choisir un époux.

Le mérite et le sang font un éclat en vous,

Qui pour y joindre encor celui du diadème...

OTHON.

Quand mon cœur sepourrait soustraire à ce que j’aime,Et que pour moi Camille aurait tant de bontéQue je dusse espérer de m’en voir écouté,

Si, comme tu le dis, sa main doit faire un maître,Aucun de nos tyrans n’est encor las de l’être;

Et ce serait tous trois les attirer sur moi,

Qu’aspirer sans leur ordre à recevoir sa foi.

Surtout de Vinius le sensible courage

Ferait tout pour me perdre après un tel outrage,

Et se vengerait même à la face des dieux ',

Si j’avais sur Camille osé tourner les yeux.

ALBIN.

Pensez-y toutefois : ma sœur est auprès d’elle ;

Je puis vous y servir, l’occasion est belle;

Tout autre amant que vous s’en laisserait charmer;Et je vous dirais plus, si vous osiez l’aimer.

OTHON.

Porte à d’autres qu’à moi cette amorce inutile;

Mon cœur, tout à Plautine, est fermé pour Camille.La beauté de l’objet, la honte de changer,

Le succès incertain, l’infaillible danger,

Tout fait à tes projets d’invincibles obstacles.

ALBIN.

Seigneur, en môins de rien il se fait des miracles 1 2 :

A ces deux grands rivaux peut-être il serait douxD’dter à Vinius un gendre tel que vous;

Et si l’un par bonheur à Galba vous propose....

Ce n’est pas qu’après tout j’en sache aucune chose;

Je leur suis trop suspect.pour s’en ouvrir à moi :

1 A la face des dieux est ce qu’on appelle une cheville; ilne s’agit point ici (le dieux et d’autels. Ces malheureux hémis-tiches, qui ne disent rien, parce qu’ils semblent en trop dire,n’ont été que trop souvent imités. (V.)

2 Seigncar, en moins de rien H se fait des miracles,

est un vers comique; mais ces petits défauts, qui rendraientune mauvaise scène encore plus mauvaise, n’empêchent pas quecelle-ci ne soit claire, vigoureuse, attachante; trois méritestrès-rares dans les expositions. Cette première scène d’Othonprouve que Corneille avait encore beaucoup de génie. Je croisqu’il ne lui a manqué que d’être sévère pour lui-même et d’a-voir des amis séveres. Un homme capable de faire une tellescène pouvait assurément faire encore de bonnes pièces. C’estun très-grand malheur, il faut le redire, que personne ne l’a-vertit qu’il choisissait mal ses sujets, que ces dissertations poli-tiques n’étaient pas propres au théâtre, qu’il fallait parler aucœur, observer les règles de la langue, s’exprimer avec clartéet avec élégance, ne jamais rien dire de trop, préférer le sen-timent au raisonnement : il le pouvait; il ne l’a faitdansaucunede ses dernières pièces. Elles donnent de grands regrets. (Y.)

Mais si je vous puis dire enfin ce que j’en croiJe vous proposerais, si j’étais en leur place.

OTHON.

Aucun d’eux ne fera ce que tu veux qu’il fasse ;

Et s’ils peuvent jamais trouver quelque douceurA faire que Galba choisisse un successeur,

Ils voudront par ce choix se mettre en assurance,

Et n’en proposeront que de leur dépendance.

Je sais... Mais Vinius que j’aperçois venir....Laissez-aous seuls, Albin; je veux l’entretenir.

SCÈNE II*.

VINIUS, OTHON.

VINIUS.

Je crois que vous m’aimez, seigneur, et que ma filleVous fait prendre intérêt en toute ma famille.

Il en faut une preuve, et non pas seulementQui consiste aux devoirs dont s’empresse un amant;Il la faut plus solide, il la faut d’un grand homme,D’un cœur digne en effet de commander à Rome.

Il ne faut plus l’aimer.

* La pièce commence à faiblir dès cette seconde scène. Onvoit trop que la tragédie ne sera qu’une intrigue de cour, unecabale pour donner un successeur à (àalba. C’est là de quoifournir une dpuzaine de lignes à un historien, et quelques pa-ges à des écrivains d’anecdotes ; mais ce n’est pas là un sujet detragédie. Othon est beaucoup moins théâtral que Sophonisbe,et bien moins heureux encore que Serlorius, Agésilas, quisuit, est moins théâtral encore qu 'Othon. Le succès est presquetoujours dans le sujet; ce qui le prouve, c’est que Théodore,Sophonisbe, la Toison d'Or, Pertharitc, Othon, Agésilas,Suréna, Pulchérie, Bérénice, Attila, pièces que le public aproscrites, sont écrites à peu près du même style que Jlodo-gune, dont, on revoit le cinquième acte et quelques autre»morceaux avec tant de plaisir. Ce sont quelquefois les mêmesbeautés, et toujours les mêmes défauts dans l’éloculion. Par-tout vous trouverez des pensées fortes et des idées alambiquées,de la hauteur et de la familiarité, de l’amour mêlé de politique,quelques vers heureux et beaucoup de mal faits, des raisonne-ments, des contestations, des bravades. Il est impossible de nepas reconnaître la même main. D’où peut donc venir la diffé-rence du succès, si ce n’est du fond même du dessin? Les dé-fauts de style, qui ne se remarquent pas dans le beau spectacledu cinquième acte, de ïlodogune, se font sentir quand le sujetne les couvre pas, quand l’esprit du spectateur refroidi a la li-berté d’examiner la diction, l’inconvenance, l’irrégularité desphrases, les solécismes. Je sais bien qu’OEdipc était un très-beau sujet; mais ce n’est pas 1(5 sujet de Sophocle que Corneillea trailé, c’est l’amour de Thésée et de Dircé mêlé avec la failled’OKdipe; c’est une froide politique Jointe à un froid amour quirend tant de pièces insipides. Une fille qui fait prendre inté-rêt en toute la famille; des devoirs dont s'empresse un amant;Galba, qui refuse son ordre à l’effet de nos vœux; de l'airdont nous nous regardons ; une vérité qu’on voit trop mani-feste; du tumulte excité ; fltetlius qui arrive avec sa forceunie; ce qu'il a de vieux corps de qui se l'immola ; ramenerles esprits par un jeune empereur; il a remis exprès à tantôtd'en résoudre; il ira. du côté de Lacus; ces grands jaloux; unœil bas; une princesse qui s'est mise à sourire ; tout cela est,à la vérité, très-défectueux. Le fond du discours de Vinius estraisonnable; mais ce n’est pas assez. (Y.)