OTHON, ACTE I, SCENE I.
OTHON.
Ceux qu’on voit s’étonner de ce nouvel amourN’ont jamais bien conçu ce que c’est que la cour.
Un homme tel que moi jamais ne s’en détache ;
Il n’est point de retraite ou d’ombre qui le cache ;
Et, si du souverain la faveur n’est pour lui,
H faut, ou qu’il périsse, ou qu’il prenne un appui.
Quand le monarque agit par sa propre conduite,Mes pareils sans péril se rangent à sa suite;
Le mérite et le sang nous y font discerner :
Mais quand le potentat se laisse gouverner,
Et que de son pouvoir les grands dépositairesN’ont pour raison d’Etat que leurs propres affaires,Ces lâches ennemis de tous les gens de cœurCherchent à nous pousser avec toute rigueur,
A moins que notre adroite et prompte servitudeNous dérobe aux fureurs de leur inquiétude.
Sitôt que de Galba le sénat eut fait choix,
Lan s mon gouvernement j’en établis les lois,
Et je fus le premier qu’on vit au nouveau princeDonner toute une armée et toute une province :
Ainsi je me comptais de ses premiers suivants.
Mais déjà Vinius avait pris les devants ;
Martian l’affranchi, dont tu vois les pillages,
Avait avec Lacus fermé tous les passages;
On n’approchait de lui que sous leur bon plaisir.J’eus donc pour m’y produire un des trois à choisir.Je les voyais tous trois se hâter sous un maître 1
1 Je les voyais tous trois se hâter sous un maître.
Avec quelle force Corneille nous peint les trois favoris du vieuxGalba ! Ses expressions sont encore plus fortes que celles deTacite : Servorum manus avidas, et tanquam apud senemfestinantes. Quel autre avait dit avant Corneille : dévorer unr ègne! (L. Racine.) — Dévorer un règne! Quelle effrayanteanergie d’expression ! et cependant elle est claire, juste, et na-turelle : c'est le sublime. ( La H.) — Corneille n’a jamais fait<iuatre vers plus forts, plus pleins, plus sublimes; et c’est enPartie ce qui justilie la liberté que je prends de préférer cetteexposition à celles de toutes ses autres pièces. A la vérité, il ya quelques vers familiers et négligés dans cette première scène,quelques expressions vicieuses, comme, Le mérite et le sangf°nt un éclat en vous : on ne dit point faire un éclat dansQuelqu'un.
A qui dévorerait ce règne d'un moment.
La beauté de ce vers consiste dans cette métaphore rapide dutnot dévorer; tout autre terme eût été faible : c’est là un de cesmots que Despréaux appelait trouvés. Racine est plein de cese xpressions dont il a enrichi la langue. Mais qu’arrive-t-il ? bien-tôt ces termes neufs et originaux, employés par les écrivains lesplus médiocres, perdent le premier éclat qui les distinguait;Us deviennent familiers : alors les hommes de génie sont obligésde chercher d’autres expressions, qui souvent ne sont pas siheureuses ; c’est ce qui produit le style forcé et sauvage dontn °us sommes inondés. 11 en est à peu près comme des modes :
invente pour une princesse une parure nouvelle, toutes lesfemmes l’adoptent; on veut ensuite renchérir, et on invente dumzarre plutôt que de l’agréable. (V.) — Voilà, de l’aveu deVoltaire, quatre vers sublimes; et véritablement nous n’enconnaissons pas de plus beaux. Cependant quel est le peintre
tas
Qui, chargé d’un long âge, a peu de temps à l’être,Et tous trois à l’envi s’empresser ardemmentA qui dévorerait ce règne d’un moment.
J’eus horreur des appuis qui restaient seuls àprendre,J’espérai quelque temps de n/en pouvoir défendre;Mais quand Nymphidius dans Rome assassinéFit place au favori qui l’avait condamné,
Que Lacus par sa mort fut préfet du prétoire,
Que pour couronnement d’une action si noireLes mêmes assassins furent encor percerVarron, Turpilian, Capiton, et Macer,
Je vis qu’il était temps de prendre mes mesures,Qu’on perdait de Néron toutes les créatures,
Et que, demeuré seul de toute cette cour,
A moins d’un protecteur j’aurais bientôt mon tour.Je choisis Vinius dans cette défiance;
Pour plus de sdreté j’en cherchai l’alliance.
Les autres n’ont ni sœur ni fille à me donner ;
Et d’eux sans ce grand nœud tout est à soupçonner.
ALBIN.
Vos vœux furent reçus ?
OTHON.
Oui; déjà l’hyménéeAurait avec Plautine uni ma destinée,
Si ces rivaux d’Etat n’en savaient divertirUn maître qui sans eux n’ose rien consentir.
ALBIN.
Ainsi tout votre amour n’est qu’une politique?
Et le cœur ne sent point ce que la bouche explique?
OTHON.
Il ne le sentit pas, Albin, du premier jour;
Mais cette politique est devenue amour : [scrupulesTout m’en plaît, tout m’en charme, et mes premiersPrès d’un si cher objet passent pour ridicules.
Vinius est consul, Vinius est puissant;
Il a de la naissance; et, s’il est agissant,
S’il suit des favoris la pente trop commune,
Plautine hait en lui ces soins de la fortune ;
Son cœur est noble et grand,
ALBIN.
Quoi qu’elle ait de vertu,
qui eût fait un tableau de cette métaphore si hardie? commentreprésenter trois courtisans avides qui s’empressent à dévorervu règne d’un moment? Ce seul exemple aurait dû faire abju-rer à Voltaire son système anlipoétique sur la justesse des mé-taphores. Toutes celles dont Racine abonde plus qu’aucun denos poètes, ont la même hardiesse : ce sont, comme dans latragédie'de Bérénice , des yeux armés de tous leurs charmesqui viendront accabler Titus de leurs larpies. Voltaire, s’il eûttrouvé ces expressions dans Corneille, eût demandé sans doutecomment des yeux pouvaient accabler avec des larmes; et,convaincu que ni la toile ni le burin ne pouvaient exprimer depareilles images, il n’eut pas balancé à les proscrire. En vérité,plus nous y réfléchissons, plus nous sommes étonnés que Vol-taire poète, et grand poète, ait pu se familiariser avec des opi-nions si étranges. (P. )