OTHON, ACTE
OTHON.
Ah ! que cette vertu m’apprête un dur supplice,Seigneur! et le moyen que je vous obéisse?
Voyez ; et, s’il se peut, pour voir tout mon tourment,Quittez vos yeux de père, et prenez-en d’amant l 2 .
VINIUS.
L’estime de ir n sang ne m’est pas interdite ;
Je lui vois des attraits, je lui vois du mérite;
Je crois qu’elle en a même assez pour engager,
Si quelqu’un nous perdait, quelque autre à nous ven-Ear là nos ennemis la tiendront redoutable ; [ger.Et sa perte par là devient inévitable.
Je vois de plus, seigneur, que je n’obtiendrai rien,Tant que votre œil blessé rencontrera le sien,
Que le temps se va perdre en répliques frivoles ;
Et pour les éviter j’achève en trois paroles.
Si vous manquez le trône, il faut périr tous trois.Prévenez, attendez cet ordre à votre choix.
Je me remets à vous de ce qui vous regarde ;
Mais en ma fille et moi ma gloire se hasarde;
Le ses jours et des miens je suis maître absolu;
Et j’en disposerai comme j’ai résolu.
Je ne crains point la mort, mais je hais l’infamieL’en recevoir la loi d’une main ennemie;
Et je saurai verser tout mon sang en Romain,
Si le choix que j’attends ne me retient la main.
C’est dans une heure ou deux que Galba se déclare.Vous savez l’un et l’autre à quoi je me prépare,Résolvez-en ensemble.
SCÈNE IV.
OTHON, PLAUTINE.
OTHON.
Arrêtez donc, seigneur;
Et, s’il faut prévenir ce mortel déshonneur,Recevez-en l’exemple, et jugez si la honte a ...
1 Ce vers ne prépare pas un intérêt tragique, et ce défaut re-vient souvent dans toutes ces dernières tragédies. (V.)
2 Othon, qui veut se tuer ainsi au premier acte pour unecrainte imaginaire, e( pour une maîtresse, excite plutôt le rireQue la terreur : rien n’est jamais plus mal reçu au théâtre qu’undésespoir mal placé, et qu’on n’attendait pas d’un homme quih’a d’abord parlé que de politique. Ajoutons que cette scèneentre Othon et Plauline est très-faible. Je remarque que Plau-tine conseille ici à Othon précisément la même chose qu’Ata-lide à Bajazet : mais quelle différence de situation, de senti-ments, et de style ! Bajazet est réellement en danger de sa vie,et Othon ne court ici qu’un danger chimérique. Plauline estraisonneuse et froide : Atalide est touchante, et a autant de dé-licatesse que d’amour. Enlin, ce qui est de la plus grande im-portance, les vers de Corneille ne valent rien, et ceux de Ra-cine sont parfaits dans leur genre. Comparez, rien ne formePlus le goût, comparez aux vers d’Atalide ces vers de Plautine :
Et n’aspire qu’au bien d’aimer et d’être aimé...
Qu'un tel épurement demande un grand courage!,..
I, SCÈNE IV. 137
PLAUTINE.
Quoi ! seigneur, à mes yeux une fureur si prompte!
Ce noble désespoir, si digne des Romains,
Tant qu’ils ont du courage est toujours en leurs mains ;Et pour vous et pour moi, fût-il digne d’un temple,Il n’est pas encor temps de m’en donner l’exemple.
Il faut vivre, et l’amour nous y doit obliger,
Pour me sauver un père, et pour me protéger.
Quand vous voyez ma vie à la vôtre attachée,
Faut-il que malgré moi votre âme effarouchéePour m’ouvrir le tombeau hâte votre trépas,
Et m’avance un destin où je ne consens pas ?
OTHON.
Quand il faut m’arracher tout cet amour de l’âme,Puis-je que dans mon sang en éteindre la flamme ?Puis-je sans le trépas...
PLAUTINE.
Et vous ai-je ordonnéD’éteindre tout l’amour que je vous ai donné?
Si l’injuste rigueur de notre destinéeNe permet plus l’espoir d’un heureux hyménée,
Il est un autre amour dont les vœux innocents,S’élèvent au-dessus du commerce des sens '.
Plus la flamme en est pure, et plus elle est durable ;
Il rend de son objet le cœur inséparable ;
Il a de vrais plaisirs dont son cœur est charmé,
Et n’aspire qu’au bien d’aimer et d’être aimé.
OTHON.
Qu’un tel épurement demande un grand courage!Qu’il est même aux plus grands d’un difficile usage !Madame, permettez que je die à mon tourQue tout ce que l’honneur peut souffrir à l’amour,Un amant le souhaite, il en veut l’espérance,
Et se croit mal aimé s’il n’en a l’assurance.
PLAUTINE.
Aimez-moi toutefois sans l’attendre de moi,
Et ne m’enviez pas l’honneur que j’en reçoi.
Quelle gloire à Plautine, ô ciel ! de pouvoir dire
Et se croit mal aimé s’il n’en a l’assurance....
Et que de votre cœur vos yeux indépendantsTriomphent comme moi des troubles du dedans...Conservez-moi toujours l’estime et l’amitié.
C’est le style, c’est la diction qui fait tout dans les scènes où lespectateur est assez tranquille pour réfléchir sur les vers; etencore est-il nécessaire de ne point négliger la diction dans lessituations les plus frappantes du tliéàtre : en un mot, il fauttoujours bien écrire. (Y.) - Les deuxième et troisième vers dela citalion ne sont pas de Plautine, mais d Othon ; il est \ raique ceux de Plautine ne sont pas meilleurs. (P.)
1 Encore des dissertations métaphysiques sur l’amour ! quelmauvais goût ! C’était l’esprit du temps, dit-on : mais il lautdire encore que la nation française est la seule qui ait eu cettemalheureuse espèce d’esprit. Cela est bien pis que les concettiqu’on reprochait aux Italiens. (V.)