OTHON, ACTE II, SCENE II.
139
FLAVIE.
N’imputez donc qu’à vous si votre âme inquièteEn ressent malgré moi quelque gène secrète.
Othon à la princesse a fait un compliment 1 ,
Plus en homme de cour, qu’en véritable amant.
Sçm éloquence accorte, enchaînant avec grâceL’excuse du silence à celle de l’audace,
En termes trop choisis accusait le respectL’avoir tant retardé cet hommage suspect.
Ses gestes concertés, ses regards de mesure 1N’y laissaient aucun mot aller à l’aventure :
On ne voyait que pompe en tout ce qu’il peignait ;Jusque dans ses soupirs la justesse régnait,
Et suivait pas à pas un effort de mémoireQu’il était plus aisé d’admirer que de croire.
Camille semblait même assez de cet avis;
Elle aurait mieux goûté des discours moins suivis;
Je l’ai vu dans ses yeux : mais cette défianceAvait avec son cœur trop peu d’intelligence.
Le ses justes soupçons ses souhaits indignésLes ont tout aussitôt détruits ou dédaignés;
Elle a voulu tout croire; et quelque retenueQu’ait su garder l’amour dont elle est prévenue,
On a vu, par ce peu qu’il laissait échapper,
Qu’elle prenait plaisir à se laisser tromper;
Et que si quelquefois l'horreur de la contrainteForçait le triste Othon à soupirer sans feinte,Soudain l’avidité de régner sur son cœurImputait à l’amour ces soupirs de douleur.
PLAUTINE.
Et sa réponse enfin ?
FLAVIE.
Elle a paru civile;
Mais la civilité n’est qu’amour en Camille,
Comme en Othon l’amour n’est que civilité.
PLAUTINE.
Et n’a-t-elle rien dit de sa légèreté,
Eien de la foi qu’il semble avoir si mal gardée ?
FLAVIE.
Elle a su rejeter cette fâcheuse idée,
Et n’a pas témoigné qu’elle sût seulementQu’on l’eût vu pour vos yeux soupirer un moment.
' Toute cette tirade est entièrement du style de la comédie,Ir î a js de la comédie froide et dénuée d’intérêt. L’amour qui estr>l '}lUê dans Othon, et la civilité qui est amour dans Ca-mille, est si éloigné de la tragédie, qu’on ne conçoit guère•'“minent Corneille a pu y faire entrer de pareilles phrases etPareilles idées. (V.)
1 Qu'est-ce que des regards de mesure, et la justesse quie V«e dans des soupirs? et comment celte justesse de soupirsPeut-elle suivre un effort de mémoire? Olhon a-t-il appris par®Ur un long compliment? de. tels vers ne seraient tolérables“ aucun genre de poésie. Que veut dire madame de Sévignéluand elle dit : Racine n’ira pas loin; pardonnons de mau-"w vers à Corneille? Non il ne faut pas pardonner des pen-es fausses très-mal exprimées : il faut être juste. (V.)
PLAUTINE.
Mais qu’a-t-elle promis ?
FLAVIE.
Que son devoir fidèleSuivrait ce que Galba voudrait ordonner d’elle;
Et, de peur d’en trop dire et d’ouvrir trop son cœur,Elle l’a renvoyé soudain vers l’empereur.
II lui parle à présent. Qu’ën dites-vous, madame,
Et de cet entretien que souhaite votre âme?Voulez-vous qu’on l’accepte, ou qu’il n’obtienne rien?
PLAUTINE.
Moi-même, à dire vrai, je ne le sais pas bien.
Comme des deux côtés le coup me sera rude,J’aimerais à jouir de cette inquiétude,
Et tiendrais à bonheur le reste de mes joursLe n’en sortir jamais, et de douter toujours.
FLAVIE.
Mais il faut se résoudre, et vouloir quelque chose.
PLAUTINE.
Souffre sans m’alarmer que le ciel en dispose :
Quand son ordre une fois en aura résolu,
Il nous faudra vouloir ce qu’il aura voulu.
Ma raison cependant cède Othon à l’empire :
Il est de mon honneur de ne m’en pas dédire;
Et, soit ce grand'souhait volontaire ou forcé,
Il est beau d’achever comme on a commencé.
Mais je vois Martian.
SCÈNE II.
MARTIAN, PLAUTINE, FLAVIE.
PLAUTINE.
Que venez-vous m’apprendre 1 ?
MABTIAN.
Que de votre seul choix l'empire va dépendre,Madame.
PLAUTINE. *
Quoi, Galba voudrait suivre mon choix?
MABTIAN.
Non : mais de son conseil nous 11e sommes que trois :
1 Corneille, qu’on a voulu faire passer pdhr un poète qui dé-daignait d’inlroduire l’amour sur la scène, était tellement ac-coutumé h faire parler d’amour ses héros, qu’il représente iciun vieux ministre d’Élat comme amoureux de Plautine; et cettePlautine lui répond par des injures. On peut, dans les mouve-ments violents d’une passion trahie, et dans l’excès du mal-heur, s’emporter en reproches; mais Plautine n’a aucune rai-son de parler ainsi au premier ministre de l’empereur qui lademande en mariage : ce trait est contre la bienséance et con-tre la raison. Ce qui est bien plus extraordinaire, c’est que Mar-tian, à qui Plautine fait le plus sanglant outrage, en lui repro-chant très-mal à propos sa naissance, lui dise ensuite, Madame ,encore un coup , souffrez que je vous aime. L’amour de ceministre, les réponses de Plautine, et tout ce dialogue, révol-tent et refroidissent. Ce n’est là ni peindre les hommes commeiis sont, ni comme ils doivent être, ni les faire parler comme ilsdoivent parler. (Y.)