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OTHON, ACTE II, SCÈNE II.
Et si pour votre Othon vous voulez mon suffrage,Je vous le viens offrir avec un humble hommage.
PLAUTINE.
Avec?
MARTI AN.
Avec des vœux sincères et soumis,
Qui feront encor plus si l’espoir m’est permis.
PLAUTINE.
Quels vœux, et quel espoir?
MARTIAN.
Cet important service,Qu’un si profond respect vous offre en sacrifice....
PLAUTINE.
Eh bien, il remplira mes désirs les plus doux;
Mais pour reconnaissance enfin que voulez-vous ?
MARTIAN.
La gloire d’être aimé.
PLAUTINE.
De qui ?
MARTIAN.
De vous, madame.
PLAUTINE.
De moi-même ?
MARTIAN,
De vous : j’ai des yeux; et mon âme...
PLAUTINE.
Votre âme, en me faisant cette civilité 1 ,
Devrait l’accompagner de plus de vérité.
On n’a pas grande foi pour tant de déférence,Lorsqu’on voit que la suite a si peu d’apparence.L’offre sans doute est belle, et bien digne d’un prix;Mas en le choisissant vous vous êtes mépris.
Si vous me connaissiez vous feriez mieux paraître....
MARTIAN.
Hélas ! mon mal ne vient que de vous trop connaître.Mais vous-même, après tout, ne vous connaissez pas,Quand vous croyez si peu l'effet de vos appas.
Si vous daigniez savoir quel est votre mérite,
Vous ne douteriez point de l’amour qu’il excite.Othon m'en sert de preuve : il n’avait rien aiméDepuis que de Poppée il s’était vu charmé ;
Bien que d’entre ses bras Néron l’eût enlevée,L’image dans son cœur s’en était conservée ;
La mort même, la mort n’avait pu l’en chasser :
1 Une âme qui fait une civilité ; le mal qui vient à un vieuxministre d’Ètat(v, tc'cst le mal d’amour); et plauüne qui ré-pond à ce ministre qu'il n'a, point changé de visage; et l’au-tre qui réplique qu'il cl l'oreille du grand maitre! Que dired’un tel dialogue? On est obligé de faire un commentaire : quece commentaire au moins serve à faire connaître que son au-teur rend justice; il ne connaît aucune occasion où l’on doivedéguiser la vérité. Plautine montre de la hauteur; et si cettehauteur menait à quelque chose de tragique, elle pourrait faireimpression. Remarquons encore que de la hauteur n’est pas dela grandeur. (V.)
A vous seule était dû l’honneur de l’effacer.
Vous seule d’un coup d’œil emportâtes la gloireD’en faire évanouir la plus douce mémoire,
Et d’avoir su réduire à de nouveaux souhaitsCe cœur impénétrable aux plus charmants objets.
Et vous vous étonnez que pour vous je soupire !
PLAUTINE.
Je m’étonne bien plus que vous me l’osiez dire;
Je m'étonne de voir qu’il ne vous souvient plusQue l’heureux Martian fût l’esclave Icélus,
Qu’il a changé de nom sans changer de visage.
MARTIAN.
C’est ce crime du sort qui m’enfle le courage.Lorsqu’en dépit de lui je suis ce que je suis,
On voit ce que je vaux, voyant ce que je puis.
Un pur hasard sans nous règle notre naissance ;
Mais comme le mérite est en notre puissance,
La honte d’un destin qu’on vit mal assortiFait d’autant plus d’honneur quand on en est sorti.Quelque tache en mon sang que laissent mes ancêtres,Depuis que nos Romains ont accepté des maîtres ,Ces maîtres ont toujours fait choix de mes pareilsPour les premiers emplois et les secrets conseils :
Ils ont mis en nos mains la fortune publique ;
Ils ont soumis la terre à notre politique ;
Patrobe, Polyclète, et Narcisse, et Pallas,
Ont déposé des rois, et donné des États.
On nous élève au trône au sortir de nos chaînes ;Sous Claude on vit Félix le mari de trois reines :
Et, quand l’amour en moi vous présente un époux,Vous me traitez d’esclave, et d’indigne de vous!Madame, en quelque rang que vous ayez pu naître,C’est beaucoup que d’avoir l’oreille du grand maître.Vinius est consul, et Lacus est préfet ;
Je ne suis l’un ni l’autre, et suis plus en effet;
Et de ces consulats, et de ces préfectures,
Je puis quand il me plaît faire des créatures :
Galba m’écoute enfin ; et c’est être aujourd’hui,Quoique sans ces grands noms, le premier d’après lui.
PLAUTINE.
Pardonnez donc, seigneur, si je me suis méprise 1 :Mon orgueil dans vos fers n’a rien qui l’autorise.
Je viens de me connaître, et me vois à mon tourIndigne des honneurs qui suivent votre amour.
Avoir brisé ces fers fait un degré de gloireAu-dessus des consuls, des préfets du prétoire;
‘ Quoi ([u’en dise Voltaire, cette hauteur ne déplaît pas, etl’on aime il voir humilier d'insolents parvenus, tels que Mar-tian. Ceux qui ontélé à portée d’observer parmi nous les valetsgrands seigneurs, qu'on nommait courtisans, les reconnaîtrontsiuis peine à la bassesse des Martian et des Lacus, et verrontque, malgré l’orgueil de leur naissance, ils auraient pu fournirà Corneille le modèle de ces vils personnages. L’avilissementoù étaient tombés les Romains est d’ailleurs parfaitement peintdans celte scène. (P.)