226 TITE ET BÉRÉNICE,
tite , à Bérénice qui se retire.
Non, madame; et dût-il m’en coûter trône et vie,Vous ne me verrez point épouser Domitie.
Ciel, si vous ne voulez qu’elle règne en ces lieux,
Que vous m’êtes cruel de la rendre à mes yeux !
ACTE QUATRIÈME.
SCÈNE PREMIÈRE.
BÉRÉNICE, PIIILON.
BÉBÉNICE.
Avez-vous su, Philon, quel bruit et quel murmureFait mon retour à Rome en cette conjoncture?
PHILON.
Oui, madame ; j’ai vu presque tous vos amis,
Et su d’eux quel espoir vous peut être permis.
Il est peu de Romains qui penchent la balanceVers l’extrême hauteur ou l’extrême indulgence;
La plupart d'eux embrasse un avis modéréPar qui votre retour n’est pas déshonoré :
Mais à l’hymen de Tite il vous ferme la porte;
La fière Domitie est partout la plus forte ;
La vertu de son père et son illustre sangA son ambition assurent ce haut rang.
Il est peu sur ce point de voix qui se divisent,Madame; et, quant à vous, voici ce qu’ils en disent :« Elle à bien servi Rome, il le faut avouer ;
« L’empereur et l’empire ont lieu de s’en louer;
« On lui doit des honneurs, des titres sans exemples :« Mais enfin elle est reine, elle abhorre nos temples,« Et sert un dieu jaloux qui ne peut endurer« Qu’aucun autre que lui se fasse révérer ;
« Elle traite à nos yeux les nôtres de fantômes.
« On peut lui prodiguer des villes, des royaumes :
« Il est des rois pour elle ; et déjà Polémon« De ce dieu qu’elle adore invoque le seul nom ;
« Des nôtres pour lui plaire il dédaigne le culte :
« Qu’elle règne avec lui sans nous faire d’insulte ;
« Si ce trône et le sien ne lui suffisent pas,
« Rome est prête d’y joindre encor d’autres États,
« Et de faire éclater avec magnificence« Un juste et plein effet de sa reconnaissance. »
BÉBÉNICE.
Qu’elle répande ailleurs ces effets éclatants'
Et ne m’enlève point le seul où je prétends.
Elle n’a point de part en ce que je mérite;
Elle ne me doit rien, je n’ai servi que Tite :
Si j’ai vu sans douleur mon pays désolé,
ACTE IV, SCÈNE I.
C’est à Tite, à lui seul, que j’ai tout immolé;
Sans lui, sans l’espérance à mon amour offerte,J’aurais servi Solyme, ou péri dans sa perte;
Et quand Rome s’efforce à m’arracher son cœur,
Elle sert le courroux d’un dieu juste vengeur.
Mais achevez, Philon ; ne dit-on autre chose ?
PIIILON.
On parle des périls où votre amour l’expose :
« De cet hymen, dit-on, les nœuds si désirés« Serviront de prétexte à mille conjurés ;
« Ils pourront soulever jusqu’à son propre frère.
« Il se voulut jadis cantonner contre un père;
« N’eût été Mucian qui le tint dans Lyon,
« Il se faisait le chef de la rébellion,
« Avouait Civilis, appuyait ses Bataves,
« Des Gaulois belliqueux soulevait les plus braves;
« Et les deux bords du Rhin l’auraient pour empe-« Pour peu qu’eût Céréal écouté sa fureur. » [reur,Il aime Domitie, et règne dans son âme;
Si Tite ne l’épouse, il en fera sa femme.
Vous savez de tous deux quelle est l’ambition ;
Jugez ce qui peut suivre une telle union.
BÉBÉNICE.
Ne dit-on rien de plus?
PHILON.
Ah ! madame, je tremble
A vous dire encor....
BÉBÉNICE.
Quoi ?
PHILON.
Que le sénat s’assemble-BÉBÉNICE.
Quelle est l’occasion qui le fait assembler ?
PIIILON.
I.’occasion n’a rien qui vous doive troubler ;
Et ce n’est qu’à dessein de pourvoir aux dommagesQue du Vésuve ardent ont causés les ravages;
Mais Domitie aura des amis, des parents,
Qui pourront bien, après, vous mettre sur les rangs.
BÉBÉNICE.
Quoi que sur mes destins ils usurpent d’empire,
Je ne vois pas leur maître en état d’y souscrire.Philon , laissons-les faire; ils n’ont qu’à me bannirPour trouver hautement l’art de me retenir.
Contre toutes leurs voix je ne veux qu’un suffrage,Et l’ardeur de me nuire achèvera l’ouvrage.
Ce n’est pas qu’en effet la gloire où je prétendsN’offre trop de prétexte aux esprits mécontents :
Je ne puis jeter l’œil sur ce que je suis néeSans voir que de périls suivront cet hyménée.
Mais pour y parvenir s’il faut trop hasarder,
Je veux donner le bien que je n’ose garder;
Je veux du moins, je veux ôter à ma rivaleCe miracle vivant, cette âme sans égale ;