266
SURÉNA, ACTE II, SCÈNE II.
Tout ce que j’en obtiens ne part que du devoir.
SURÉNA.
N’en appréhendez rien. Encor tout étonnée,
Toute tremblante encor au seul nom d'hyinénéc,Pleine de son pays, pleine de ses parents,
Il lui passe en l’esprit cent chagrins différents.PACORUS.
Mais il semble, à la voir, que son chagrin s’appliqueA braver par dépit l’allégresse publique ;
Inquiète, rêveuse, insensible aux douceurs
Que par un plein succèsl’amour verse en nos cœurs...
SUIîÉNA.
Tout cessera, seigneur, dès que sa foi reçueAura mis en vos mains la main qui vous est due ;Vous verrez ces chagrins détruits en moins d’un jour,bit toute sa vertu devenir tout amour.
pacorus.
C’est beaucoup hasarder que de prendre assuranceSur une si légère et douteuse espérance.
Et qu’aura cet amour d'heureux, de singulier,
Qu’à son trop de vertu je devrai tout entier ?Qu’aura-t-il de charmant, cet amour, s’il ne donneQue ce qu’un triste hymen ne refuse à personne,Esclave dédaigneux d’une odieuse loiQui n’est pour toute chaîne attaché qu’à sa foi?
Pour faire aimer ses lois, l'hymen ne doit en faireQu’afin d’autoriser la pudeur à se taire.
Il faut, pour rendre heureux, qu’il donne sans gêner,Et prête un doux prétexte à qui veut tout donner.Que sera-ce, grands dieux! si toute ma tendresseRencontre un souvenir plus cher à ma princesse,
Si le cœur pris ailleurs ne s’en arrache pas,
Si pour un autre objet il soupire en mes bras !
Il faut, il faut enfin m’éclaircir avec elle.
SURÉNA.
Seigneur, je l’aperçois ; l’occasion est belle.
Mais si vous en tirez quelque éclaircissementQui donne à votre crainte un juste fondement,
Que ferez-vous ?
PACOBUS.
J’en doute ; et, pour ne vous rien feindre,Je crois l’aimer assez pour ne la pas contraindre.Mais tel chagrin aussi pourrait me survenir,
Que je l’épouserais afin de la punir.
Un amant dédaigné souvent croit beaucoup faireQuand il rompt le bonheur de ce qu’on lui préfère.Niais elle approche. Allez, laissez-moi seul agir;J’aurais peur devant vous d’avoir trop à rougir.
SCÈNE IJ.
P A CORUS, EURYDICE.
PACOBUS.
Quoi ! madame, venir vous-même à ma rencontre !
Cet excès de bonté que votre cœur me montre...
EURYDICE.
J’allais chercher Palinis, que j’aime à consolerSur un malheur qui presse et ne peut reculer.
PACOBUS.
Laissez-moi vous parler d’affaires plus pressées,
Et songez qu’il est temps de m’ouvrir vos pensées;Vous vous abuseriez à les plus retenir.
Je vous aime, et demain l’hymen doit nous unir.M’aimez-vous ?
EURYDICE.
Oui, seigneur ; et ma main vous est sûre.PACOBUS.
C’est peu que de la main, si le cœur en murmure.
EURYDICE.
Quel mal pourrait causer le murmure du mien ,
S’il murmurait si bas qu’aucun n’en apprît rien?PACORUS.
Ah ! madame, il me faut un aveu plus sincère.
EURYDICE.
Épousez-moi, seigneur, et laissez-moi me taire;
U n pareil doute offense, et cette libertéS’attire quelquefois trop de sincérité.
PACOBUS.
C’est ce que jedemande, et qu’un mot sans contrainteJustifie aujourd’hui mon espoir ou ma crainte.
Ah! si vous connaissiez ce que pour vous je sens....
EURYDICE.
Je ferais ce que font les cœurs obéissants,
Ce que veut mon devoir, ce qu’attend votre flamme,Ce que je fais enfin.
PACOBUS.
Vous feriez plus, madame;
Vous me feriez justice, et prendriez plaisirA montrer que nos cœurs ne forment qu’un désir :Vous médiriez sans cesse : « Oui, prince, je vous aime,« Mais d'une passion, comme la vôtre, extrême ;
«Je sens le même feu, je fais les mêmes vœux;
« Ce que vous souhaitez est tout ce que je veux ;
« Et cette illustre ardeur ne sera point contente,
« Qu’un glorieux hymen n’ait rempli notre attente. »
EURYDICE.
Pour vous tenir, seigneur, un langage si doux,
II faudrait qu’en amour j’en susse autant que vous.
PACORUS.
Le véritable amour, dès que le cœur soupire,
Instruit en un moment de. tout ce qu’on doit dire.
Ce langage à ses feux n’est jamais importun;
Et, si vous l'ignorez, vous n’en sentez aucun.
EURYDICE.
Suppléez-y, seigneur, et dites-vous vous-mêmeTout ce que sent un cœur dès le moment qu’il aime ;Eaites-vous-en pour moi le charmant entretien :J’avoûrai tout, pourvu que je n'en dise rien.