SURÉNA, ACTE V, SCÈNE Y.
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Il est honteux pour lui d’écouter des sanglots ;
Et, parmi la douceur des plus illustres flammes,
Un peu de dureté sied bien aux grandes âmes.
PALMIS.
Quoi! vous pourriez...
SUBÉNA.
Adieu. Le trouble où je vous voiMe fait vous craindre plus que je ne crains le roi.
SCÈNE IV.
EURYDICE, PALMIS.
PALMIS.
Il court à son trépas, et vous en serez cause,
A moins que votre amour à son départ s’oppose,■l’ai perdu mes soupirs, et j’y perdrais mes pas.Mais il vous en croira, vous ne les perdrez pas.Ne lui refusez point un mot qui le retienne,Madame.
EURYDICE
S’il périt, ma mort suivra la sienne.
PALMIS.
Je puis en dire autant; mais ce n’est pas assez,^ous avez tant d’amour, madame, et balancez !
EURYDICE.
Est-ce le mal aimer que de le vouloir suivre ?
PALMIS.
E’est un excès d'amour qui ne fait point revivre :Ee quoi lui servira notre mortel ennui ?
Ee quoi nous servira de mourir après lui ?
EURYDICE.
Vous vous alarmez trop : le roi dans sa colèreNe parle...
PALMIS.
Vous dit-il tout ce qu’il prétend faire ?E’un trône où ce héros a su le replacer,
S’il en veut à ses jours, l’ose-t-il prononcer?
Ee pourrait-il sans honte; et pourriez-vous attendreA prendre soin de lui qu’il soit trop tard d’en prendre ?
N'
y perdez aucun temps, partez : que tardez-vous?
Peut-être en ce moment on le perce de coups ;
Peut-être...
EURYDICE.
Que d’horreurs vous me jetez dans Pâme!
PALMIS.
Quoi ! vous n’y courez pas !
EURYDICE.
Et le puis-je, madame?Eonner ce qu’on adore à ce qu’on veut haïr,
Quel amour jusque-là put jamais se trahir ?Savez-vous qu’à Mandane envoyer ce que j’aime,
C est de ma propre main m’assassiner moi-même ?
PALMIS.
Savez-vous qu’il le faut, ou que vous le perdez ?
SCÈNE V.
EURYDICE, PALMIS, ORMÈNE.
EURYDICE.
Je n’y résiste plus, vous me le défendez.
Ormène vient à nous, et lui peut aller direQu’il épouse... Achevez tandis que je soupire.
PALMIS.
Elle vient tout en pleurs.
ORMÈNE.
Qu’il vous en va coûter !
Et que pour Suréna...
PALMIS.
L’a-t-on fait arrêter?
ORMÈNE.
A peine du palais il sortait dans la rue,
Qu’une flèche a parti d’une main inconnue ;
Deux autres l’ont suivie ; et j’ai vu ce vainqueur,Comme si toutes trois l’avaient atteint au cœur,Dans un ruisseau de sang tomber mort sur la place.EURYDICE.
Hélas!
ORMÈNE.
Songez à vous, la suite vous menace ;
Et je pense avoir même entendu quelque voixNous crier qu’on apprit à dédaigner les rois.
PALMIS.
Prince ingrat! lâche roi ! Que fais-tu du tonnerre,Ciel, si tu daignes voir ce qu’on fait sur la terre ?
Et pour qui gardes-tu tes carreaux embrasés,
Si de pareils tyrans n’en sont pas écrasés?
Et vous, madame, dont l’amour inutile,
Dont l’intrépide orgueil paraît encor tranquille,Vous qui, brûlant pour lui, sans vous déterminer,Ne l’avez tant aimé que pour l’assassiner,
Allez d’un tel amour, allez voir tout l’ouvrage,
En recueillir le fruit, en goûter l’avantage.
Quoi! vous causez sa perte, et n’avez point de pleurs !
EURYDICE.
Non,je ne pleure point, madame, mais je meurs 1 .
1 Ce vers fournira la seule remarque qu’on croie devoir fairesur la tragédie de Surcna. Je ne pleure point, mais je meurs,serait le sublime delà douleur, si cette idée était assez ménagée,assez préparée pour devenir vraisemblable ; car le vraisemblableseul peut loucher. Il faut, pour dire qu’on meurt de douleur,et pour en mourir en effet, avoir éprouvé, avoir fait voir undésespoir si violent, qu’on ne s’étonne pas qu’un prompt trépasen soit la suile ; mais on ne meurt pas ainsi de mort subite aprèsavoir fait des raisonnements politiques et des dissertations surl’amour. Le vers par lui-même est très-tragique; mais il n’estpas amené par des sentiments assez tragiques. Ce n’est pas assezqu’un vers soit beau, il faut qu’il soit placé, et qu’il ne soit passeul de son espèce dans la foule. (V.) — On ne peut qu’approu-ver ce que Voltaire observe ici avec autant de goiil que de jus-tesse. Ce n’était pas cependant la seule remarque qu’un com-