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Tome second.
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SURÉNA, ACTE V, SCÈNE 1U.

Vous êtes à couvert des périls dont menaceLes gens de votre sorte une belle disgrâce,

Et, s’il faut dire tout, sur de si longs cheminsIl n’est point de poisons, il n’est point d’assassins?

SURÉNA.

Le roi n’a pas encore oublié mes services,

Pour commencer par moi de telles injustices ;

Il est trop généreux pour perdre son appui.

PALMIS.

S’il l’est, tous vos jaloux le sont-ils comme lui ?

Est-il aucun flatteur, seigneur, qui lui refuseDe lui prêter un crime et lui faire une excuse ?

En est-il que l’espoir d’en faire mieux sa courN’expose sans scrupule à ces courroux d’un jour,

Ces courroux qu’on affecte alors qu’on désavoueDe lâches coups d’État dont en l’âme on se loue,

Et qu’une absence élude, attendant le momentQui laisse évanouir ce faux ressentiment?

SURÉNA.

Ces courroux affectés que l’artifice donneFont souvent trop de bruit pour abuser personne.

Si ma mort plaît au roi, s’il la veut tôt ou tard,J'aime mieux qu’elle soit un crime qu’un hasard ;Qu’aucun ne l’attribue à cette loi communeQu’impose la nature et règle la fortune ;

Que son perfide auteur, bien qu’il cache sa main ,Devienne abôminable à tout le genre humain;

Et qu’il en naisse enfin des haines immortellesQui de tous ses sujets lui fasse des rebelles.

PALMIS.

Je veux que la vengeance aille à son plus haut point,Les morts les mieux vengés ne ressuscitent point,

Et de tout l’univers la fureur éclatanteEn consolerait mal et la soeur et l’amante.

SURÉNA.

Que faire donc, ma sœur ?

PALMIS.

Votre asile est ouvert.

SURÉNA.

Quel asile?

PALMIS.

L’hymen qui vous vient d’être offert.Vos jours en sûreté dans les bras de Mandane,

Sans plus rien craindre...

suréna. [condamne!

Et c’est ma sœur qui m’yC’est elle qui m’ordonne avec tranquillitéAux yeux de ma princesse une infidélité !

PALMIS.

Lorsque d’aucun espoir notre ardeur n’est suivie,Doit-on être fidèle aux dépens de sa vie?

Mais vous ne m’aidez point à le persuader,

Vous, qui d’un seul regard pourriez tout décider,Madame ! ses périls ont-ils de quoi vous plaire?

EURYDICE.

Je crois faire beaucoup, madame, de me faire;

Et tandis qu’à mes yeux vous donnez tout mon bien,C’est tout ce que je puis que de ne dire rien.Forcez-le, s’il se peut, au nœud que je déteste;

Je vous laisse en parler, dispensez-moi du reste :

Je n’y mets point d’obstacle, et mon esprit confus...C’est m’expliquer assez ; n’exigez rien de plus.

SURÉNA.

Quoi ! vous vous figurez que l’heureux nom de gendre ",Si ma perte est jurée, a de quoi m’en défendre,Quand, malgré la nature, en dépit de ses lois,

Le parricide a fait la moitié de nos rois,

Qu’un frère pour régner se baigne au sang d’un frère,Qu’un fils impatient prévient la mort d’un père ?NotreOrode lui-même, où serait-il sans moi?Mitradate pour lui montrait-il plus de foi?Croyez-vous Pacorus bien plus sûr de Phradate ?

J’en connais mal le cœur, si bientôt il n’éclate,

Et si de ce haut rang que j’ai vu l’éblouirSon père et son aîné peuvent longtemps jouir.

Je n’aurai plus de bras alors pour leur défense.

Car enfin mes refus ne font pas mon offense ;

Mon vrai crime est ma gloire, etnon pas mon amour:J e l’ai dit, avec elle il croîtra chaque jour;

Plus je les servirai, plus je serai coupable,

Et s’ils veulent ma mort, elle est inévitable.

Chaque instant que l’hymen pourrait la reculerNe les attacherait qu’à mieux dissimuler ;

Qu’à rendre, sous l’appât d’une amitié tranquille,L’attentat plus secret, plus noir, et plus facile.

Ainsi, dans ce grand nœud chercher ma sûreté,

C’est inutilement faire une lâcheté,

Souiller en vain mon nom, et vouloir qu’on m’imputeD’avoir enseveli ma gloire sous ma chute.

Mais, dieux! se pourrait-il qu’ayant si bien servi,Par l’ordre de mon roi le jour me fût ravi ?

Non, non : c’est d’un bon œil qu’Orode me regarde;Vous le voyez, ma sœur, je n’ai pas même un garde;Je suis libre.

PALMIS.

Et j’en crains d’autant plus son courroux;S’il vous faisait garder, il répondrait de vous.

Mais pouvez-vous, seigneur, rejoindre votre suite?Êtes-vous libre assez pour choisir une fuite ?Garde-t-on chaqueporteà moinsd’un grand dessein?Pour en rompre l’effet il ne faut qu’une main.

Par toute l’amitié que le sang doit attendre,

Par tout ce que l’amour a pour vous de plus tendre...

SURÉNA.

La tendresse n’cst point de l’amour d’un héros ;

‘ Suréna soutient iei d’une manière brillante la noble tierté deson caractère, et ces vers nous montrent encore le génie deCorneille dans tout son éclat. (P.)