L’IMITATION
DE
JÉSUS-CHRIST,
TRADUITE ET PARAPHRASÉE EN VERS FRANÇAIS.
AU SOUVERAIN PONTIFEALEXANDRE VII.
Très-saint Père,
L’hommage que je fais aux pieds de Votre Sainteté sem-ble ne s’accorder pas bien avec les maximes du livre que jelui présente. Lui offrir cette traduction, c’est la juger di-gne de lui être offerte; et, bien loin de pratiquer cette hu-milité parfaite et ce profond mépris de soi-même que sonoriginal nous recommande incessamment, c’est montrerune ambition démesurée, et une opinion extraordinairedes productions de mon esprit. Mais il est hors de douteque ce même hommage, qui ne peut passer que pour unetémérité signalée tant qu’on arrêtera les yeux sur mçi, neparaîtra plus qu’une action de justice sitôt qu’on les élèverajusqu’à Votre Sainteté. Rien n’est plus juste que de mettrel’Imitation de Jésus-Christ sous la protection de son vi-caire en terre, et de son plus grand imitateur parmi leshommes; rien n’est plus juste que de dédier les sublimesidées de la perfection chrétienne au père commun deschrétiens, qui les exprime toutes en sa personne : et si jecroyais avoir égalé ce grand dévot que j’ai fait parler envers, je dirais que rien n’appartient plus justement à Vo-tre Sainteté que ce portrait achevé d’elle-même, et qu’àjeter l’œil, d’un côté sur les hautes leçons qu’il nous fait,et de l’autre sur les miracles continuels de votre vie, on nevoit que la même chose. J’ajouterai, très-Saint Père, querien n’est si puissant pour convaincre le lecteur que de luidonner en même temps le précepte et l’exemple. Soit quemon auteur nous invite à la retraite intérieure, soit qu’ilnous exhorte à la simplicité des mœurs, soit qu’il nousinstruise de ce que nous devons au prochain, soit qu’ilnous pousse au détachement de la chair et du sang, soitqu’il nous apprenne à déraciner l’amour-propre par uneabnégation sincère de nous-mêmes, soit qu’il tâche à nousfaire goûter les saintes douceurs de la souffrance en nousexpliquant scs privilèges, soit qu’il s'efforce à nous porterjusque dans le sein de Dieu, pour nous unir étroitementavec lui par une amoureuse acceptation de toutes ses vo-lontés et une assidue .recherche de sa gloire en toutes cho-ses; quoi qu’il nous ordonne, quoi qu’il nous conseille,mettre le nom de Votre Sainteté à la tête de ses enseigne-
ments, c’est ne laisser d’excuse à personne, et faire voirque toutes ces vertus n’ont rien d’incompatible avec lesgrandeurs, avec l’abondance et avec les soins de toute laterre. Ces raisons sont fortes, mais elles ne l’étaient pasassez pour l'emporter sur la connaissance de mon peu demérite; et le moindre retour que je faisais sur moi-mêmedissipait toute la hardiesse qu’elles m’avaient inspirée sitôtque j’envisageais cette inconcevable disproportion de monnéant à la première dignité du monde. J’avais toutefoisassez de courage pour ne descendre que d’un degré, et nechoisir pas un moindre protecteur que celui à qui je doismes premiers respects dans l’Église après le saint-siège :je parle de M. l’archevêque de Rouen, dans le diocèse du-quel Dieu m’a donné la naissance et arrêté ma fortune.Cet ouvrage a commencé avec son pontificat ; et comme ceprélat a des talents merveilleux pour remplir toutes lesfonctions d’un grand pasteur, et une ardeur infatigable des’en acquitter, les plus belles lumières qui m’aient servi àl’exécution de cette entreprise, je les dois toutes aux vivesclartés des instructions éloquentes et solides qu’il ne selasse point de donner à son troupeau, ou aux rayons se-crets et pénétrants que sa conversation familière répand àtoute heure sur ceux qui ont le bonheur de l’approcher. Jelui ai donc voulu faire, non pas tant un présent de montravail qu'une restitution de son propre bien ; mais la bontéqu’il a pour moi l’a préoccupé jusqu’à lui persuader quecet effort de ma plume pouvant être utile à tous les chrétiens,il lui fallait un protecteur dont le pouvoir s’étendit sur toutel’Église; et l’ayant regardé comme le premier fruit qu’il aitrecueilli des muses chrétiennes depuis qu’il occupe la chairede saint Romain, il a cru que l’offrir à Votre Sainteté, c’étaitlui offrir en quelque sorte les prémices de son diocèse. Sescommandements ont fait taire celte juste défiance que j’avaisde ma faiblesse ; et ce qui n’était sans eux qu’un effet d’uneinsupportable présomption, est devenu un devoir indispensa-ble pour moi sitôt que je les ai reçus. Oserai-je avouer àVotre Sainteté qu’ils m’ont fait une douce violence, et quej’ai été ravi de pouvoir prendre cette occasion d’applaudir ànos muses, et do vous remercier pour elles des moments quevous avez autrefois ménagés en leur faveur parmi les occu-pations illustres où vous attachaient les importantes négocia-tions que les souverains pontifes vos prédécesseurs avaientconfiées à votre prudence ? Elles en reçoivent ce témoignage