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Tome second.
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PIECES CONCERNANT LE CID.

cins 1 de l’auteur, qui sont ponctuellement ceux que l’ob-servateur a remarqués : mais il faut tomber d’accord queces traductions ne font pas toute la beauté de la pièce ; car,outre que nous remarquerons qu’en bien peu de choses imi-tées il est demeuré au-dessous de l’original, et qu’il en arendu quelques-unes meilleures qu’elles n’étaient, noustrouvons encore qu’il y a ajouté beaucoup de pensées quine cèdent en rien à celles du premier auteur.

Tels sont les sentiments de l’Académie française, qu’ellemet au jour plutôt pour rendr e témoignage de ce qu’ellepense sur le Cid que pour donner aux autres des règles dece qu’ils en doivent croire. Elle s’imagine bien qu’elle n’apas absolument satisfait ni l’auteur, dont elle marque lesdéfauts, ni l’observateur, dont elle n’approuve pas toutesles censures, ni le peuple, dont elle combat les premierssuffrages; mais elle s’est résolue, dès le commencement,à n’avoir point d’autre but que de satisfaire à son devoir ;elle a bien voulu renoncer à la complaisance, pour ne pastrahir la vérité; et, de peur de tomber dans la faute dontelle accuse ici le poète, elle a moins songé à plaire qu’àprofiter. Son équitable sévérité ne laissera pas de conten-ter ceux qui aimeront mieux le plaisir d’une véritable con-naissance que celui d’une douce illusion, et qui n’appor-teront pas tant de soin pour s’empêcher d’être utilementtrompés, qu’ils semblent en avoir pris jusqu’à cette heurepour se laisser tromper agréablement. S’il est ainsi, elle secroit assez récompensée de son travail. Comme elle cher-che leur instruction, et non pas sa gloire, elle ne de-mande pas qu’ils prononcent en public contre eux-mê-mes; il lui suffit qu’ils se condamnent en particulieret qu’ils se rendent en secret à leur propre raison. Cettemême raison leur dira ce que nous leur disons, sitôt qu’ellepourra reprendre sa première liberté; et, secouant lejoug qu’elle s’était laissé mettre par surprise, elle éprou-vera qu’il n’y a que les fausses et imparfaites beautés quisoient proprement de courtes tyrannies : car les passionsviolentes bien exprimées font souvent en ceux qui les voientune partie de l’effet qu’elles font en ceux qui les ressententvéritablement : elles ôtent à tous la liberté de l’esprit, etfont que les uns se plaisent à voir représenter les fautesque les autres se plaisent à commettre. Ce sont ces puis-sants mouvements qui ont tiré des spectateurs du Cid cettegrande approbation, et qui doivent aussi la faire excuser.L’auteur s’est facilement rendu maître de leur àme aprèsy avoir excité le trouble et l’émotion : leur esprit, flattépar quelques endroits agréables, est devenu aisément flat-teur de tout le reste ; et les charmes éclatants de quelquesparties leur ont donné de l’amour pour tout le corps. S’ilseussent été moins ingénieux, ils eussent été moins sensi-bles ; ils eussent vu les défauts que nous voyons en celtepicce, s’ils ne se fussent point trop arrêtés à en regarderles beautés ; et si on leur peut faire quelque reproche, aumoins n’est-ce pas celui qu’un ancien poète faisait aux Thé-bains, quand il disait qu’ils étaient trop grossiers pour êtretrompés : et sans mentir, les savants même doivent souf-

1 Le mot larcin est dur. Traduire les beautés d’un ouvrageétranger, enrichir sa patrie, et l’avouer, est-ce là un larcin?(VO

frir avec quelque indulgence les irrégularités d’un ouvragequi n’aurait pas eu le bonheur d’agréer si fort au commun,s’il n’avait des grâces qui ne sont pas communes ; il devaitpenser que, l’abus étant si grand dans la plupart de nospoèmes dramatiques, il y aurait peut-être trop de rigueurà condamner absolument un homme pour n’avoir pas sur-monté la faiblesse ou la négligence de son siècle, et à esti-mer qu’il n’aurait rien fait du tout, parce qu’il n’auraitpoint fait de miracles. Toutefois ce qui l’excuse ne le jus-tifie pas, et les fautes même des anciens, qui semblent de-voir être respectées pour leur vieillesse, ou, si on l’osedire, pour leur immortalité, ne peuvent pas défendre lessiennes. Il est vrai que celles-là ne sont presque considé-rées qu’avec révérence, d’autant que les unes, étant faitesdevant les règles, sont nées libres et hors de leur juridic-tion; et que les autres, par une longue durée, ont commeacquis une prescription légitime. Mais cette faveur, qui àpeine met à couvert ces grands hommes, ne passe pointjusqu’à leurs successeurs. Ceux qui viennent après euxhéritent bien de leurs richesses, mais non pas de leurs pri-vilèges ; et les vices d’Euripide ou de Sénèque ne sauraientfaire approuver ceux de Guillem de Castro. L’exemple decet auteur espagnol serait peut-être plus favorable à notreauteur français, qui, s’étant comme engagé à marchersur ses pas, semblait le devoir suivre également parmi lesépines et parmi les fleurs, et ne le pouvoir abandonner,quelque bon ou mauvais chemin qu’il tint, sans une es-pèce d’infidélité. Mais outre que les fautes sont estiméesvolontaires, quand on se les rend nécessaires volontaire-ment, et que, lorsqu’on choisit une servitude, on la doitau moins choisir belle, il a bien fait voir lui-même, parla liberté qu’il s’est donnée de changer plusieurs endroitsde ce poème, qu’en ce qui regarde la poésie on demeureencore libre après cette sujétion. Il n’en est pas de mêmedans l’histoire, qu’on est obligé de rendre telle qu’on la re-çoit: il faut que la créance'qu’on lui donne soit aveugle;et la déférence que l’historien doit à la vérité le dispensede celle que le poète doit à la bienséance. Mais commecelle vérité a peu de crédit dans l’art des beaux menson-ges, nous pensons qu’à son tour elle lui doit céder à la bien-,séance ; qu’être inventeur et imitateur n’est ici qu’unemême chose, et que le poète français qui nous a donné leCid est coupable de toutes les fautes qu’il n’y a pas corri-gées. Après tout, il faut avouer qu’encore qu’il ait faitchoix d’une matière défectueuse, il n’a pas laissé de faireéclater en 1 beaucoup d’endroits de si beaux sentimentset de si belles paroles, qu’il a en quelque sorte imité leciel 1 , qui, en la dispensation de ses trésors et de ses grâ-ces, donne indifféremment fri beauté du corps .aux mé-chantes .âmes et aux bonnes. Il faut confesser qu’il y asemé un bon nombre de vers excellents, et qui semblent,avec quelque justice, demander grâce pour ceux qui ne 1 esont pas : aussi les aurions-nous remarqués particulière-ment, comme nous avons fait les autres, n’était qu’ils sedécouvrent assez d’eux-inèmes, cl que d’ailleurs nouscraindrions qu’en les ôtant de leur situation, nous ne leur

1 Cette imitation du ciel fait voir qu’on était éloigné de la vé-ritable éloquence, et qu’on cherchait de l’esprit à quelque pri*que ce fut. (V.)