Buch 
La Henriade : avec les notes / poème par Voltaire
Entstehung
Seite
55
JPEG-Download
 

55

CHANT IL

Les meurtriers surpris sont saisis de respect ;

Une force inconnue a suspendu leur rage.Compagnons, leur dit-il, achevez votre ouvrage,

Et de mon sang glacé souillez ces cheveux blancsQue le sort des combats respecta quarante ans ;Frappez, ne craignez rien : Coligny vous pardonne;Ma vie est peu de chose, et je vous l’abandonne...J’eusse aimé mieux la perdre en combattant pourvous...

Ces tigres, à ces mots, tombent à ses genoux :

L’un, saisi d’épouvante, abandonne ses armes;L’autre embrasse ses pieds, qu’il trempe de ses larmes ;Et de ses assassins ce grand homme entouréSemblait un roi puissant par son peuple adoré.

Besme, qui dans la cour attendait sa victime,Monte, accourt, indigné qu’on différé son crime,Des assassins trop lents il veut liàter les coups ;

Aux pieds de ce héros il les voit trembler tous.

A cet objet touchant lui seul est inflexible ;

Lui seul, à la pitié toujours inaccessible,

Aurait cru faire un crime et trahir Médicis,

Si du moindre remords il se sentait surpris.

A travers les soldats il court d’un pas rapide :Coligny l’attendait d’un visage intrépide :

Et bientôt dans le flanc ce monstre furieuxLui plonge son épée, en détournant les yeux,

De peur que d’un coup-d’œil cet auguste visageNe fît trembler son bras, et glaçât son courage.

Du plus grand des Français tel fut le triste sort.On l’insulte, on l’outrage encore après sa mort.

Son corps, percé de coups, privé de sépulture,

Des oiseaux dévorants fut l’indigne pâture;