A PARIS.
235
lilique et son air patriarcal faisait plaisir à voir; il disaitde jolies choses aiguisées d’une ironie socratique qui lesrelevait. Mais Hume était muet, se carrait sur les fau-teuils, les mains jointes sur son ventre et l’œil endormi,la paupière à demi-fermée ; il se laissait caresser et cajolersans daigner répondre un bon mot, et il faisait bien ; il neparlait pas même français.
A cinquante-huit ans, laid, gauche, aussi peu homme dumonde que possible, sans femme, sans ambition, sans maî-tresse, sans autre passion que celle de lire et d’imprimer,il avait réalisé deux espèces de renommée., celle de librepenseur et celle d’historien. L’isolement, qui est souventun bon et sévère maître, l’avait préparé à la haine et audédain des formules sociales qui dominaient l’Angleterre.Comme Franklin, il était provincial, et, comme lui, mé-content de sa métropole; comme Franklin, Hume de-vait à ses antécédents cachés et rustiques une certainesimplicité ingénue, grossière et gauche chez l’Écossais,gracieuse et calme chez l’Américain, et qui avait un charmeinfini pour des gens blasés, quintessenciés et raffinés. Unecivilisation qui depuis six siècles environ., depuis les Coursd’amour, n’avait pas cessé de se draper et de s’envelopperdans les plus factices élégances, essayait de les rejeter vio-lemment, et trouvait admirable tout ce qui ne lui ressem-blait pas. De là le succès de l’ouvrier genevois Jean-Jacques; de là l’engouement général pour Franklin etHume. La société française protestait contre elle-même,contre son passé, contre la chevalerie, contre la féodalitéet la monarchie, en faisant cet accueil idolâtre à Hume età Franklin, deux hommes rustiques, dont l’un représen-tait une révolution fondamentale dans les idées, l’autre unerévolution mémorable dans les faits.