Band 
Tome premier.
Seite
56
JPEG-Download
 

56 DISCOURS PRÉLIMINAIRE

point par étudier la nature , ainsi que les premiers hommesavaient dû faire : on jouissait d’un secours dont ils étaient dé-pourvus , celui des ouvrages des anciens, que la générosité desgrands et l’impression commençaient à rendre communs : oncroyait n’avoir qu’à lire pour devenir savant ; et il est bien plusaisé de lire que de voir. Ainsi on dévora sans distinction tout ceque les anciens nous avaient laissé dans chaque genre : on les <traduisit, on les commenta ; et par une espèce de reconnais-sance on se mit à les adorer , sans connaître à beaucoup près cequ’ils valaient.

De là cette foule d’érudits profonds dans les langues savantes,jusqu’à dédaigner la leur, qui, comme l’a dit un auteur célèbre,connaissaient tout dans les anciens , hors la grâce et la finesse ,et qu’un vain étalage d’érudition rendait si orgueilleux ; parceque les avantages qui coûtent le moins sont pour l’ordinaire ceuxdont on aime le plus à se parer. C’était une espèce de grandsseigneurs , qui, sans ressembler par le mérite réel à ceux dontils tenaient la vie , tiraient beaucoup de vanité de croire leurappartenir. D’ailleurs cette vanité n’était point sans quelque es-pèce de prétexte. Le pays de l’érudition et des faits est inépui-sable ; on croit, pour ainsi dire, voir tous les jours augmentersa substance par les acquisitions que l’on y fait sans peine. Aucontraire , le pays de la raison et des découvertes est d’une assezpetite étendue ; et souvent, au lieu d’y apprendre ce que l’onignorait , on ne parvient à force d’étude qu’à désapprendre cequ’on croyait savoir. C’est pourquoi , à mérite fort inégal , unérudit doit être beaucoup plus vain qu’un philosophe , et peut-etre qu’un poète : car l’esprit qui invente est toujours mécontentde ses progrès , parce qu’il voit au-delà ; et les plus grands géniestrouvent souvent dans leur amour-propre même un juge secret,mais sévère , que l’approbation des autres fait taire pour quel-ques instans , mais qu’elle ne parvient jamais à corrompre. Onne doit donc pas s’étonner que les savans dont nous parlons mis-sent tant de gloire à jouir d’une science hérissée , souvent ridi-cule , et quelquefois barbare.

U est vrai que notre siècle , qui se croit destiné à changer leslois en tout genre , et à faire justice , ne pense pas fort avanta-geusement de ces hommes autrefois si célèbres. C’est une espècede mérite aujourd’hui que d’en faire peu de cas ; et c’est mêmeun mérite que bien des gens se contentent d’avoir. Il semble quepar le mépris qu’on a pour ces savans, on cherche à les punir del’estime outrée qu’ils faisaient d’eux-mêmes , ou du suffragepeu éclairé de leurs contemporains, et qu’en foulant aux piedsces.idoles, on veuille en faire oublier jusqu’aux noms. Mais