55
DE L’ENCYCLOPÉDIE.
dont nous parlons étaient privés d’un tel secours. Ils ressem-blaient aux premiers créateurs des sciences et des arts, queleurs illustres successeurs ont fait oublier , et qui, précédéspar ceux-ci, les auraient fait oublier de même. Celui qui trouvale premier les roues et les 'pignons , eût inventé les montresdans un autre siècle, et Gerbert placé au temps d’Archimèdel’aurait peut-être égalé.
Cependant la plupart des beaux esprits de ces .temps téné-breux se faisaient appeler poètes ou philosophes. Que leur encoûtait-il en effet pour usurper deux titres dont on se pare à sipeu de frais, et qu’on se flatte toujours de ne guère devoir à deslumières empruntées ? Ils croyaient qu’il était inutile de cher-cher les modèles de la poésie dans les ouvrages des Grecs et desRomains, dont la langue ne se parlait plus ; et ils prenaient pourla véritable philosophie des anciens une tradition barbare qui ladéfigurait. Éa poésie se réduisait pour eux à un mécanisme pué-ril : l’examen approfondi de la nature, et la grande étude del’homme , étaient remplacés par mille questions frivoles sur desêtres abstraits et métaphysiques; questions dont la solution,,bonne ou mauvaise, demandait souvent beaucoup de subtilité ,et par conséquent un grand abus de l’esprit. Qu’on joigne à cedésordre l’état d’esclavage ou presque toute l’Europe était plon-gée , les ravages de la superstition qui naît de l’ignorance , etqui la reproduit à son tour, et on verra que rieu ne manquaitaux obstacles qui éloignaient le retour de la raison et du goût ;car il n’y a que la liberté d’agir et de penser qui soit capablede produire de grandes choses, et elle n’a besoin que de lumièrespour se préserver des excès.
Aussi fallut-il au genre humain , pour sortir de la barbarie,une de ces révolutions qui font prendre à la terre une face nou-velle : l’Empire grec est détruit, sa ruine fait refluer en Europele peu de connaissances qui restaient encore au monde : l’inven-tion de l’imprimerie , la protection des Médicis et de François I er .raniment les esprits ; et la lumière renaît de toutes parts.
L’étude des langues et de l’histoire abandonnée par nécessitedurant les siècles d’ignorance , fut la première à laquelle on selivra. L’esprit humain se trouvait, au sortir de la barbarie, dansune espèce d’enfance, avide d’accumuler des idées , et incapablepourtant d’en acquérir d’abord d’un certain ordre par l’espèced engourdissement où les facultés de l’âme avaient été si long-temps. De toutes ces facultés, la mémoire fut celle que l’on cul-tiva d abord , parce qu’elle est la plus facile à satisfaire, et queles connaissances qu’on obtient par son secours, sont celles quipeuvent le plus aisément être entassées. On ne commença donc