64 DISCOURS PRÉLIMINAIRE
1 eux : il semble la borner à la science des choses utiles, et recom-mande partout l’étude de la nature. Ses autres écrits sont forméssur le même plan ; tout, jusqu’à leurs titres, y annonce l’hommede génie , l’esprit qui voit en grand. Il y recueille des faits , ily compare des expériences , il en indique un grand nombre àfaire ; il invite les savans à étudier et à perfectionner les arts ,qu’il regarde comme la partie la plus relevée et la plus essen-tielle de la science humaine : il expose avec une simplicité noblesas conjectures et ses pensées sur les différens objets dignes d’in-téresser les hommes; et il eût pu dire , comme ce vieillard deTérence, que rien de ce qui touche l’humanité ne lui était’étranger. Science de la nature , morale , politique , économique,tout semble avoir été du ressort de cet esprit lumineux et pro-fond ; et on ne sait ce qu’on doit le plus admirer, ou des ri-chesses qu’il répand sur tous les sujets qu’il traite , ou de ladignité avec laquelle il en parle. Ses écrits ne peuvent êtremieux comparés qu’à ceux d’Hippocrate sur la médecine ; etils ne seraient ni moins admirés, ni moins lus , si la culture del’esprit était aussi chère aux hommes que la conservation de lasanté. Mais il n’y a que les chefs de secte en tout genre dont lesouvrages puissent avoir un certain éclat ; Bacon n’a pas été dunombre , et la forme de sa philosophie s’y opposait : elle étaittrop sage pour étonner personne. La scholastique qui dominaitde son temps, ne pouvait être renversée que par des opinionshardies et nouvelles ; et il n’y a pas d’apparence qu’un philosophequi se contente de dire aux hommes , voilà le peu que vousavez appris , voici ce qui vous reste à chercher , soit destiné àfaire beaucoup de bruit parmi ses contemporains. Nous oserionsmême faire quelque reproche au chancelier Bacon d’avoir étépeut-être trop timide , si nous ne savions avec quelle retenue,et, pour ainsi dire , avec quelle superstition on doit juger ungénie si sublime. Quoiqu’il avoue que les scholastiques onténervé les sciences par leurs questions minutieuses , et que l’es-prit doit sacrifier l’étude des êtres généraux à celle des objetsparticuliers , il semble pourtant par l’emploi fréquent qu’il faitdes termes de l’école , quelquefois même par celui des principesscholastiques, et par des divisions et subdivisions dont l’usageétait alors fort à là mode, avoir marqué un peu trop de mé-nagement ou de déférence pour le goût dominant de son siècle.Ce grand homme, après avoir brisé tant de fers, était encoreretenu par quelques chaînes qu’il ne pouvait ou n’osait rompre.
Nous déclarons ici que nous devons principalement au chan-chelier Bacon l’arbre encyclopédique dont nous avons déjà parle,et que l’on trouvera à Ja fin de ce discours. Nous en avions fait