70 DISCOURS PRÉLIMINAIRE
dans ceux de ses écrits qui sont les plus connus ; et on ne peutguère apprendre ce qu’il pensait sur les différens objets de cettescience , que dans les ouvrages de ses disciples. Ainsi comme iln’a causé sur ce point aucune révolution, nous nous abstiendronsde le considérer de ce côlé-là.
Ce que Newton n’avait osé , ou n’aurait peut-être pu faire ,Locke l’entreprit et l’exécuta avec succès. On peut dire qu’ilcréa la métaphysique à peu près comme Newton avait créé laphysique, Il conçut que les abstractions et les questions ridiculesqu’on avait jusqu’alors agitées, et qui avaient fait comme lasubstance de la philosophie, étaient la partie qu’il fallait sur-tout proscrire. Il chercha dans ces abstractions et dans les abusdes signes les causes principales de nos erreurs, et les y trouva.Pour connaître notre âme , ses idées et ses affections , il n’étudiapoint les livres, parce qu’ils l’auraient mal instruit : il se con-tenta de descendre profondément en lui-même ; et après s’être,pour ainsi dire, contemplé long-temps , il ne fit dans son traitéde Ventendement humain que présenter aux hommes le miroirdans lequel il s’était vu. En un mol, il réduisit la métaphysiqueà ce qu’elle doit être en effet, la physique expérimentale dePâme : espèce de physique très-différente de celle des corps ,non-seulement par son objet, mais par la manière de l’envisager.Dans celle-ci on peut découvrir, et on découvre souvent desphénomènes inconnus ; dans l’autre , les faits aussi anciens quele monde existent également dans tous les hommes , tant pispour qui croit en voir de nouveaux. La métaphysique raison-nable ne peut consister, comme la physique expérimentale,qu’à rassembler avec soin tous ces faits, à les réduire en uncoips , à expliquer les uns par les autres , en distinguant ceuxqui doivent tenir le premier rang et servir comme de base. Enun mot, les principes de la métaphysique , aussi simples que lesaxiomes , sont les mêmes pour les philosophes et pour le peuple.Mais le peu de progrès que cette science a fait depuis long-temps,montre combien il est rare d’appliquer heureusement ces prin-cipes , soit par la difficulté que renferme un pareil travail , soitpeut-être aussi par l’impatience naturelle qui empêche de s’yborner. Cependant le tilre de métaphysicien , et même de grandmétaphysicien, est encore assez commun dans notre siècle; carnous aimons à tout prodiguer : mais qu’il y a peu de personnesvéritablement dignes de ce nom ! Combien y en a-t-il qui nele méritent que par le malheureux talent d’obscurcir avec beau-coup de subtilité des idées claires, et de préférer dans les notionsqu’ils se forment l’extraordinaire au vrai, qui est toujours sim-ple? Il ne faut pas s’étonner après cela si la plupart de ceux