DE PHILOSOPHIE. 145
fasse attention, quoique l’objet qu’elles expriment ne soit pasune chose sensible. Pour s’en convaincre, qu’on ouvre tel livrequ’on voudra, on verra peut-être avec étonnement à quel degré,si je puis parler de la sorte, toutes nos expressions sont maté-rielles. C’est une observation que des philosophes très-éclairésont déjà faite en partie, mais qu’ils n’ont pas, ce me semble,poussée à beaucoup près aussi loin qu’ils l’auraient dû.
Je prendrai pour preuve au hasard la première phrase de laDioptrique de Descartes : je tire cet exemple des ouvrages d’unphilosophe célèbre , pour montrer combien les philosophes mêmesont obligés de se soumettre à la tyrannie des expressions figu-rées. Toute la conduite de notre vie , dit ce philosophe , dépendde nos sens , entre lesquels celui de la vue est sans comparaisonle premier. Toute la conduite de notre vie, expression figurée ,dans laquelle on personnifie la 'vie de l’homme , à laquelle ondonne dans l’homme même une espèce de guide (1) ; dépend ,autre expression figurée, prise d’une chose matérielle, au-dessousde laquelle une autre est attachée par un lien ; entre lesquels ,autre expression figurée , dans laquelle on suppose les sens per-sonnifiés, et formant , si je puis parler de la sorte , comme unassemblage d’individus, parmi lesquels on remarque et on choisitle sens de la vue pour y faire une attention particulière ; sanscomparaison , autre expression figurée , puisque le mot com-parer est pris du parallèle qu’on fait entre deux choses maté-rielles en les rapprochant l’une de l’autre pour juger de leurrapport (2) ; le premier, dernière expression figurée, prise decelui qui marche à la tête d’une troupe de personnes. Il estinutile de pousser ce détail plus loin, et c’en est assez pour fairesentir combien les expressions figurées abondent dans le langagele plus ordinaire.
Elles y abondent à tel point, qu’il y a dans la langue française( pour ne parler ici que d’une langue) un grand nombre d’ex-pressions qui n’ont d’usage qu’au sens figuré, comme aveugle-ment, bassesse, tendresse, et une infinité d’autres; on parleraitassez mal en disant de quelqu’un qui a perdu la vue , qu’il està plaindre par son aveuglement ; on dirait plus mal encore la
(1) Je pourrais ajouter que tout est un nom collectif qui ne se donne dansson sens propre qu'à une collection de choses materielles : toute l'assembléetous les hommes.
(2) On pourrait ajouter que, dans la phrase meme, sans comparaison, lacomparaison est personnifiée et regardée comme un dire physique et réelqui, par l’expression sans, est exclu et suppose absent; comme dans les ex-pressions agir sans prudence, agir avec prudence, la prudence est regardéecomme un être physique qu’on exclut dans le premier cas, et qu’on supposedans le second accompagner celui qui agit.
I.
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