Band 
Tome premier.
Seite
148
JPEG-Download
 

i48 ÉLÉMENS

j- a-t-il quelque chose? demandait un roi des Indes à un mis-sionnaire danois , qui dut sentir par cette question combien ceprince était loin encore des vérités que ce missionnaire lui prê-chait. Pourquoi j- a-t-il quelque chose? terrible question , et dontles philosophes eux-mêmes ne semblent pas, si j’ose parler dela sorte , assez effrayés ; tant elle est propre , pour peu qu’ilsl’envisagent dans toute sa profondeur , à les décourager dansleurs recherches. Athées et théistes, dogmatiques et py rrhoniens,tous sont forcés d’admettre au moins un seul être qui existe,par conséquent un être qui ait existé toujours, et tons se per-dent dans cet abîme immense. Si nous'savions pourquoi il y aquelque chose, nous serions vraisemblablement bien avancés pourrésoudre la question comment telle et telle chose existe-t-elle?car vraisemblablement tout se tient dans l’univers plus intime-ment encore que nous ne pensons ; et si nous savions ce premierpourquoi, ce pourquoi si embarrassant pour nous, nous tien-drions le bout du fil qui forme le système général des êtres, etnous n’aurions plus qu’à le développer, et pour ainsi dire à ledérouler sans peine pour en connaître toutes les parties, aulieu d’en arracher comme nous le faisons quelques parcellesisolées , qui nous laissent dans une ignorance entière sur le toutensemble , et sur la vraie place qu’elles y occupent. Et ne nousflattons pas de pouvoir sortir de cette ignorance. Toutes lesquestions qui ont rapport aux premiers principes des choses sontaussi peu éclaircies depuis qu’il y a des philosophes qu’ellesl’étaient avant qu’il y en eût ; elles continueront tant qu’il y enaura à être aussi vivement agitées que profondément obscurcies.L’esprit humain , occupé depuis si long-temps à chercher ces vé-rités premières , tentant mille voies pour y parvenir, ne les trou-vant pas, et se fatiguant en pure perte à tourner ainsi sur lui-même, ressemble à un criminel enfermé dans un réduit téné-breux, tournant inutilement de tous côtés pour trouver uneissue , et tout au plus entrevoyant une faible lumière par quel-ques fentes étroites et tortueuses qu’il s’efforce en vain d’agran-dir. S’il y a dans ces ténèbres quelques objets dispersés çà et làqu’il nous soit possible d’atteindre, ce n’est qu’à tâtons, et parconséquent assez imparfaitement, que nous pouvons les con-naître , encore ne faut-il nous en approcher que pas à pas, etavec une sage et timide circonspection ; eu nous précipitant surces objets, nous risquerions d’en être blessés et de ne les connaîtreque par le mal qu’ils nous feraient sentir. Sadi raconte quequelqu’un demanda au sage Lochmnn à qui il devait sa sagesse:Aux aveugles , répondit ce philosophe indien , qui ne posent lepied en aucun endroit sans s’étre assurés de la solidité du sol,