DE LA MUSIQUE. 5r7
teur ; le pnblic va l’entendre , il se révolte d’abord, il se partageensuite, il se réunit enfin en faveur du génie et du talent per-sécuté. Encouragé par ce succès, d’autant plus flatteur qu’il avaitété disputé long-temps, ce musicien célèbre en mérite de nou-veaux ; et après un grand nombre d’opéras, déchirés d’abordavec fureur, mais applaudis ensuite presque tous avec enthou-siasme, il donne enfin l’opéra bouffon de Platée, son chef-d’œuvre et celui de la musique française. C’est par cet opéraqu’il faut juger de l’état présent de cet art parmi nous, des pro-grès dont il est redevable à Rameau , et osons ajouter , du che-min qui lui reste à faire encore. La gloire de l’illustre artisten’a rien à souffrir de cet aveu ; peut-être y a-t-il plus loin dulieu d’où il est parti à celui où il est parvenu, que du point oùnous sommes aujourd’hui, à celui où nous pouvons arriver.Rameau est d’autant plus digne d’estime, qu’il a osé tout ce qu’ila pu, et non tout ce qu’il aurait voulu oser ; il a eu le méritede voir au-delà du terme où il a conduit ses auditeurs, et lemérite peut-être aussi grand , de juger jusqu’où ils pouvaientêtre conduits. Il eût manqué son but en allant plus loin ; il nousa donné, non la meilleure musique dont il fût capable , mais lameilleure que nous pussions recevoir. Ce n’est pas seulement parlèùrs ouvrages qu’il faut mesurer les hommes, c’est en les com-parant à leur siècle et à leur nation ; et si les partisans zélés queRameau s’était faits parmi nous , sont devenus plus froids sur samusique , depuis que l’italienne a frappé leurs oreilles , ils n’ensentent pas moins tout le prix de ses heureux efforts , et toute lajustice des applaudissemens dont ils ont été couronnés.
IY. Cest dans ces circonstances, et après toutes les innova-tions déjà tentées ou hasardées dans notre musique, que lesbouffons ont reparu pour la seconde fois sur notre théâtre ; ilsont fourni à la plume éloquente de Rousseau, déjà exercée ànous dire des vérités dures , une occasion bien favorable de nousinstruire et de nous maltraiter. On peut juger s’il a été écouté pa-tiemment. Il a soutenu presque seul, comme ce fameux Romain,les attaques de l’armée française , animée et réunie contre salettre et contre sa personne. Cette armée, il est vrai , n’étaitguère composée que de troupes légères ; mais si elles ne portaientpas à leur ennemi des coups bien redoutables, elles faisaientcontre lui presque autant de bruit que la musique qu’elles dé-fendaient. Ses complices , car la musique italienne lui en avaitdonné, avaient aussi leur part, quoique plus faiblement, auxtraits qu’on lançait au hasard contre le philosophe de Genève:L’Encyclopédie , dont les principaux auteurs avaient le malheur