Band 
Tome troisième.
Seite
40
JPEG-Download
 

4o NOTES SUR L’ÉLOGE

Igs deux plus belles années de ma vie! les tentations sont à trois ouquatre mille lieues d'ici. Franchement nous n’avons pas grand mérite àvivre dans l’ordre.

» Il vient de venir un vent si furieux, que nous nous sommes tousregardés : et cependant, ô la bonne chose, que la bonne conscience !nous n’avons pas trop peur. Sur cette mer qui a un minois si terrible, etoù j’entends les gens du métier dire, cela ne vaut rien, il n’en jaudraitpas beaucoup comme celui-là, je suis tranquille. D’où vient cela? je nejoue plus ; la bassette ne m’est plus de rien : je songe un peu à l’autrevie. Je ne tuais personne, mais à grand’peine disais-je mon bréviaire ; etplus d’une fois j’ai quitté le jeu pour aller débrider vêpres , et puis re-tourner quêter un sonica. Quand on en use ainsi, on doit craindre lesdangers. En vérité, la mer en colère est un prédicateur pathétique; et leP. Bourdaloue se tairait devant elle.

» Oh le beau sermon que vient de faire le P. Le Comte ! Il se bour-dalise beaucoup : en voilà deux de suite de la même force. Il est clo-quent , familier et touchant ; et je vois que nos autres prédicateurs nesont plus si empressés. Us voient au moins la plupart, qu’après qu’ilsont bien crié , bien sué , on ne leur dit rien ; on commence vêpres. Maisce P. Le Comte n’est pas de même : chacun l’embrasse, chacun l’essuie ;on ne veut pas qu’il s’enrhume, parce qu’on veut l’entendre encore.

» Le P. Gerbillon a prêché sur l’enfer avec beaucoup d’esprit. Il ditde fort belles choses ; mais avec un, peu trop de véhémence , qu’il saurabien modérer à la Chine : car on n’y prêche point, on parle de bon sens,on raisonne juste ; et quand les Chinois voient un prédicateur tout horsde lui, qui crie du haut de la tête, ils se mettent à rire, et disent : Aqui en a-t-il ? contre qui veut-il se battre ? et croit-il me persuaderen me montrant qu’il se laisse aller à ses passions , et que la colèrele transporte ? .

» A la fin, la grande partie d’échecs vient d’être décidée. Nous jouionsen vingt parties lices, le chevalier de Fourbin et le P. Gerbillon contremoi. L’émulation s’y était mise; un mauvais y coup nous faisait pâlir.L’auditoire ou plutôt les spectateurs attentifs par dessus l’épaule, gar-daient un profond silence, qu’ils ne rompaient de temps eu temps quepar des cris d’admiration. Ils ne pouvaient comprendre comment le roine nous donnait pas ses armées à commander, et ne comptaient pourrien le maréchal de Créqui. Voilà qui est beau. Mais à la fin j’ai perdu,et j’ai eu besoin des Essais du morale pour m'empocher d’être fâché.Par bonheur j’avais lu depuis peu le Traité de Vamour^jimpre, et j’aitrouvé une belle occasion de m’humilier. Le soir, en faisant mon petitexamen de la journée, je tombai sur les échecs, et examinai bien sérieu-sement d’où venait que j’avais si grande envie de gagner ; et après avoirbien retourné mon cœur, je trouvai que c’était par vanité. Alors je de-mandai à Dieu la grâce de me faire perdre, si cela pouvait être bon àm’humilier. Qu’arriva-t-il? nous jouâmes le lendemain, et dppuis cemomcul-là je ne me suis point défendu. Je fus assez lâché dans le mo-