DU DUC D’ESTRÉES. 199
[ Académie , au bout de six semaines, la liberté de les élire. M. Suardvoulait marquer publiquement sa reconnaissance à ses défenseurs, dansson discours de réception à l’Académie ; leur modestie lui a lerrné labouclie, et l’a forcé de renfermer ses sentimens au fond de son cœur.Nous acquittons ici, à la vérité bien faiblement, la dette qu’il n’apu leur payer.
(2) Voyez la lettre de Voltaire au maréchal de Richelieu, impriméeà la tête de la tragédie des Imîs de Minas. Cette lettre contient destraits remarquables, or A qui appartient-il plus qu’à vous, dit ce célèbre» écrivain, d'être le soutien des gens de lettres ?... C’est un devoir’» attaché à votre nom... Quelles autres mains que les vôtres sont faites» pour écarter du trône la calomnie qui s’en rapproche toujours, quoique» toujours chassée?... et quelle gloire serait-ce pour vous , dans un âge- où l’ambition est assouvie , et où les vains plaisirs ont disparu comme» un songe , d’être , dans un loisir honorable , le père de vos confrères ?» l’âme du grand Armand s’applaudirait alors plus que jamais d’avoir» fondé l’Académie Française. » Voltaire écrivait cette lettre en 1770 ,un an avant la mort du roi, et un an après l’exclusion momentanée deMM. Delille et Suar d , à laquelle on accusait quelques personnes de lacour .d’avoir contribué par leurs délations.
( 3 ) Quelque tristes que ces réflexions puissent être, et quelque utilequ’il fut de les présenter dans un plus grand détail, nous sommes bienéloignés de nous permettre ici aucune application, ne voulant faire lasatire ni des vivans ni des morts ; nous avouerons cependant que parmiles hommes de notre siècle qui ont été crus ou appelés Mécènes, nousen avons connu deux, sans prétendre exclure les autres, qui ont vérita-blement aimé les lettres, et qui tous deux n’existent plus ; car nous 11evoulons , encore une fois, nommer aucun vivant, dans la crainte d’of-fenser , contre notre intention , ceux que nous ne nommerions pas. Cesdeux hommes , dont la mémoire doit être chère aux lettres par l’intérêtréel qu'ils y ont pris, sont le chancelier d’Aguesseau et Turgot.
Il ne manqua rien à Turgot de tout ce que les lettres peuvent désirerdans un homme en place ; lumières étendues , savoir profond , espritsupérieur, probité sévère, mépris des préjugés de toute espèce , zèleactif pour l’avancement des connaissances en tout genre , surtout poul-ie progrès des lumières. Mais les lettres, la nation et l’humanitén’ont joui qu’un moment d’un homme si rare et si digne de tous leursregrets.
Les talens, si souvent persécutés par la haine, sont trop souvent dansle cas de s’appliquer le mot de Tacite : Per amicos oppressi (oppriméspar leurs amis même); et la philosophie, tantôt vexée, tantôt malservie, le plus souvent négligée , est presque toujours réduite à prendrel’our sa devise cette triste maxime de la labié, ou plutôt de la raison etde l'expérience :
Ne t'attends qu’à toi seul.