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Tome troisième.
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ÉLOGE DE SAINT-PIERRE. a 5 i

vivre ailleurs , quand vous commencerez à vous ennuyer de moi.L’abbé de Saint-Pierre , qu’on accuse de n’avoir pas été fort sen-sible, mettait au moins, comme l’on voit, dans l’amitié et dansles bienfaits , une délicatesse qui n’est que trop rare , et qui seulea droit à la reconnaissance du cœur, comme les bienfaits à celledes procédés. Il avait mieux encore que cette délicatesse même,il avait cette simplicité qui ne la cherche pas,'et le mérite, sipeu ordinaire aux'bienfaiteurs, de n’attacher aucun prix ni àses dons , ni à la forme si noble qu’il savait y mettre ; sa généro-sité envers ses amis était pour son âme honnête un vrai besoinqu’il ne voulait que satisfaire; et s’il paraissait les obliger avecune sorte d’indifférence , c’est qu’avec eux il lui aurait été indif-férent de recevoir ou de donner. Aussi goûtait-il beaucoup, etaimait-il à répéter ce trait charmant du bon La Fontaine , .quihors d’état par son indigence de payer ses dettes, et pressé parses créanciers , se reposait sans scrupule sur la caution qu’un deses amis avait donnée pour lui , et disait avec la bonhomie la plusnaïve , nous pourrions ajouter la plus touchante : Il a répondu,pour moi, ilfaudra qu’il paye; j’en ferais autant à sa place (1).

L’abbé de Saint-Pierre et Varignon, enfermés dans leur so-litude et n’étant plus condamnés et réduits, comme dans leurcollège, à l’étude d’une philosophie pire que l’ignorance, re-noncèrent bieutôt au pitoyable jeu de l’ergotisnu? scolastique,dès que leur esprit juste et solide eût connu et goûté desalimensplus substantiels; ils étaient occupés chacun de leur côté d’objetsintéressans et utiles, Varignon de géométrie , et l’abbé de Saint-Pierre, de politique et de morale. Fontenelle , leur compatrioteet leur ami, allait quelquefois passer deux ou trois jours aveceux, et nous a peint lui-même, plus de quarante ans après, lesdouceurs qu’il goûtait dans cette petite société, si véritablementphilosophique. Nous nous rassemblions , dit-il, avec un ex-trême plaisir , jeunes, pleins de la première ardeur de savoir,fort unis , et ce que nous ne comptions peut-être pas alors pourun assez grand bien, peu connus (2). C’est ainsi, pour l’observeren passant, que le sage Fontenelle, un des hommes qui a leplus joui de la célébrité littéraire, parlait à soixante ans, et dansle temps de sa plus brillante réputation , du bonheur si peu en-vié d’être ignoré , et se rappelait la douce et paisible obscurité desa première jeunesse , avec un regret qui ne corrigera pourtantaucun homme de lettres de la dangereuse ambition de mériterla gloire et l’envie.

Quoique l’abbé de Saint-Pierre eût peu cultivé le talent d’é-crire, la connaissance profonde qu’il avait de notre histoire , etsurtout l’élude qu’il avait faite de la langue française, moins à