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Tome troisième.
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DE SAINT-PIERRE. a53

moins occupé de sa propre gloire , et moins susceptible des illu-sions les plus secrètes de l’amour-propre. Il ne ressemblait pas àce dévot écrivain, qui aimant à parler du succès de ses ouvrages,ne manquait jamais d’ajouter aux éloges qu’il en faisait, cetteformule édifiante, il faut en rendre gloire à Dieu, et croyait 's’être bien humilié. La simplicité de l’abbé de Saint-Pierre n’é-tait pas aussi pieuse , mais plus vraie ; ce n’était ni humilité, nimodestie, c’était pur abandon de ses intérêts, sans prétendremême à l’honneur du sacrifice. On ne l’accusera pas d’avoir aug-menté le nombre de ceux qui parlent de philosophie sans lapratiquer, et qui, comme il le disait dans son langage familier ,mais expressif, chantent l’office du couvent sans en observer laréglé.

Inaccessible comme il l’était aux plaisirs et aux chagrins dela vanité, la plus chère affection de presque tous les hommes,on lui pardonnera peut-être de n’avoir pas été fort sensible auxpeines que les affections du cœur peuvent faire éprouver. Bienopposé à ce stoïcien charlatan, qui au milieu de ses souffrancess’écriait, avec un visage altéré, que la douleur physique n’étaitpoint un mal, 1 l’abbé de Saint-Pierre la regardait comme le plusréel de tous les maux, comme le seul que la raison ne puisse nidétourner, ni affaiblir; elle seule avait pour lui, disait-il, unevaleur- intrinsèque, et les autres maux une valeur purementnuméraire (3). En un mot, le désir de voir heureux ses sembla-bles et d’y contribuer de tout son faible pouvoir, dominait telle-ment en tui, que ce sentiment éteignait en quelque manièretous les autres. Si on lui a reproché de n’avoir tendrement aimépersonne, c’est qu’il chérissait tous les hommes, sans distinction ;il n’exceptait, ou plutôt il n’oubliait que lui ; et ceux qui accu-saient sa bienveillance d’être froide et banale, ne pouvaient aumoins la taxer d’être solitaire et personnelle. Il croyait de plusque la charité d’un sage à l’égard des autres ne devait pas seborner à soulager ceux qui souffrent, qu’elle devait s’étendreaussi jusqu’à l’indulgence dont leurs fautes, leurs travers , leursridicules ont si souvent besoin ; que si un des plus tristes fruitsde la vieillesse est de prendre de jour en jour plus mauvaiseopinion des hommes , l’expérience doit apprendre en mêmetemps à avoir pitié de leur faiblesse , et que la devise de l’hommevertueux est renfermée dans ces deux mots, donner et pardonner 1 .

' Dans la lettre que nous avons imprimée sur la mort de la respectablemadame Geofi Vin , qui avait fort connu l’abbé de Saint-Pierre, nous avonsdéjà rapporté ce trait qu’elle aimait à répéter , et dont elle avait fait ollc-înéme la règle de sa conduite. Nous aurions donc pu nous dispenser de lerappeler ici. Mais ce trait est si touchant, il caractérise si bien et fait tantaimer l’abbé de Saint-Pierre, qu’en le supprimant nous aurions cm mutiler