V ÉLOGE
calomnie, au comble enfin du malheur, s'écrie, dans le senti-ment profond de ses maux : Qu est-ce qu’un scélérat a de plus àsouffrir? Hortense, sa maîtresse, qui vient d’entrer sans êtrevue, lui répond, les remords. Un autre trait d’un genre biendifférent, mais digne de la bonne comédie, est le mot du petit-maître Dornane à Monrose, qui lui témoigne son embarras pourpayer ses créanciers :
Ne va pas en payant nous gâter ces gens-là !
U Ecole des Amis fut suivie, au bout de quelques années, deMélanide, que l’auteur regardait comme son chef-d’œuvre dra-matique ; pièce qu’on peut mettre au nombre des plus intéres-santes du Théâtre-Français, et qui joint an mérite de la vérité,de la sensibilité et de la vertu, celui des détails et du style :l’applaudissement fut général; mais M. de La Chaussée , pourl’obtenir plus sûrement, avait cru devoir user d’une précautioninnocente , que plus d’un célèbre auteur dramatique n’a pasdédaigné d’employer comme lui dans des circonstances pareilles.La continuité non interrompue de quatre succès au théâtre (caraux trois premiers dont nous venons de parler, il en avait jointun quatrième, celui d’une tragédie dont nous ferons mentiondans la suite) avait éveillé ou plutôt déchaîné l’envie, à qui iln’en fallait pas tant pour être résolue à troubler de son mieuxles nouveaux triomphes que pouvait espérer l’auteur. Elle l’at-tendait avec impatience au premier combat, bien résolue de luiarracher, si elle le pouvait, la victoire, et de lui faire éprouverles caprices de cette fortune si infidèle à tant d’autres écrivains,mais qui jusqu’alors ne l’avait pas encore abandonné. M. de LaChaussée , pour donner le change à la méchanceté vigilante deses ennemis , prit le sagie parti de faire jouer sa pièce sans êtreannoncée ; elle fut reçue avec transport, comme l’ouvrage d’unjeune inconnu qu’il était juste d’accueillir avec bonté; et quandle véritable père se déclara , cette même envie qui avait déjàpris l’enfant sous sa protection , voyant bien qu’il était trop tardpour l’étouffer , se détermina généreusement à le laisser vivre.L’illustre auteur de Mérope usa, quelques années après, de cetteinnocente ruse , et avec le même succès (2). Ainsi nous devonspeut-être à cette heureuse circonspection deux des meilleursouvrages qui soient au théâtre, et qu’une cabale acharnée auraitpu opprimer dans leur naissance ; la cabale était même d’autantplus à craindre, que les comédiens n’attendaient rien de cesdeux pièces; preuve remarquable, entre beaucoup d’autres,du peu de discernement qu’ils ont montré plus d’une fois dansleurs décisions prématurées.