Band 
Tome troisième.
Seite
444
JPEG-Download
 

444 ÉLOGE

insère quelques unes d’une autre main , et il eût fallu du moins,avant que de condamner l’auteur, démêler ce qui lui apparte-nait eu propre. Sans égard à ces considérations , d’un côté lahaine sous le nom de zèle, de l’autre le zèle sans discernementou sans lumières , se soulevèrent et se réunirent contre lesLettres Personnes. Des délateurs, espèce d’homme dangereuseet lâche, que même dans un gouvernement sage on a quelque-fois le malheur d’écouter, alarmèrent par un extrait infidèle lapiété du ministre. Montesquieu, par le conseil de ses amis, sou-tenu de la voix publique, s’étant présenté pour la place de l’A-cadémie Française , vacante par la mort de M. de Sac y, le mi-nistre écrivit à cette compagnie que Sa Majesté ne donnerait ja-mais son agrémenta l’auteur des Lettres Personnes ; qu’il n’avaitpoint lu ce livre , mais que des personnes en qui il avait confiancelui en avaient fait connaître le poison et le danger. Montesquieusentit le coup qu’une pareille accusation pouvait porter à sa per-sonne, à sa famille , à la tranquillité de sa vie. Il n’attachait pasassez de prix aux honneurs littéraires, ni pour les rechercheravec avidité , ni pour affecter de les dédaigner quand ils se pré-sentaient à lui , ni enfin pour en regarder la simple privationcomme un malheur ; mais l’exclusion perpétuelle , et surtout lesmotifs de l’exclusion lui paraissaient une injure. Il vit le mi-nistre, lui déclara que par des raisons particulières il n’avouaitpoint les Lettres Personnes, mais qu’il était encore plus éloignéde désavouer un ouvrage dont il croyait n’avoir point à rougir ;et qu’il devait être jugé d’après une lecture , et non sur une dé-lation. Le ministre prit enfin le parti par oh il aurait dû com-mencer ; il lut le livre, aima l’auteur, et apprit à mieux placersa confiance : l’Académie Française ne fut point privée d’un deses plus beaux ornemens, et la France eut le bonheur de con-server un sujet que la superstition ou la calomnie étaient prêlesà lui faire perdre : car Montesquieu avait déclaré au gouverne-ment , qu’après l’espèce d’outrage qu’on allait lui faire, il iraitchercher chez les étrangers qui lui tendaient les bras , la sûreté,le repos , et peut-être les récompenses qu’il aurait dû espérerdans son pays. Le nation eût déploré cette perte, et la honteen fût pourtant retombée sur elle.

M. le maréchal d’Estrées, alors directeur de l’Académie Fran-çaise, se conduisit dans cette circonstance en courtisan vertueuxet d’une âme vraiment élevée : il ne craignit ni d’abuser de soncrédit ni de le compromettre ; il soutint son ami et justifia So-crate. Ce trait de courage si précieux aux lettres, si digne d’a-voir aujourd’hui des imitateurs, et si honorable à la mémoire deM. le maréchal d’Estrées, n’a pas dû être oublié dans son éloge.